La France s'est levée mais...

Le 11 janvier restera un jour historique si le pays dans les semaines et les mois qui viennent se donne les moyens de relever les défis qui lui sont posés en fait depuis une trentaine d’années.

Les réactions de ceux qui parlent de "complot", de "deux poids, deux mesures" et qui disent "je ne suis pas Charlie" montrent bien l’ampleur de la tâche. Le blasphème n’est pas un délit en France sauf en Alsace-Moselle (il serait vraiment temps de corriger cette ineptie) mais la loi républicaine n’est pas comprise et les anti-charlie même minoritaires musulmans mais aussi chrétiens en sont venus à justifier l’inacceptable (contestation de la minute de silence dans les écoles et prises de position hostiles sur les réseaux sociaux). Le frère d’Ahmed Merabet le policier lâchement assassiné nous a émus en disant : "Mon frère était musulman, il s’est fait abattre par des faux musulmans". Des faux musulmans en effet mais inspirés en grande partie par des Etats autocratiques et conservateurs avec lesquels nous entretenons d’excellentes relations économiques et financières et qui soutiennent la propagation d’un islam "tristement wahhabite, prônant la lecture la plus liberticide du Livre sacré" [1].

Le Premier ministre a eu raison de dire qu’il fallait prendre des mesures exceptionnelles qui ne seront pas des mesures d’exception car comme l’a bien dit Robert Badinter dans Libération du 7 janvier dernier : "ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis". Il faut sans faiblesse et avec tous les moyens nécessaires mettre en œuvre la récente loi qui a institué le délit d’entreprise terroriste individuelle interdisant les sorties de territoire pour les candidats au djihad et qui permet le blocage des sites internets islamistes. D’autres dispositions en particulier comme le système PNR ou la création d’un nouveau fichier pour suivre et contrôler les Français partis faire le djihad et qui rentrent en France ont été annoncées par Manuel Valls. J’approuve et je voterai à l’Assemblée nationale toute mesure utile qui ne sera pas une mesure d’exception dans la mesure où elle permettra avant tout de prévenir les actes meurtriers des fous de Dieu du XXIe siècle.

Mais il faut aussi et surtout discuter des mesures exceptionnelles que nous devons impérieusement mettre en œuvre dans la durée et qui concernent l’ensemble de la société.

> Lire aussi : Manuel Valls : son plan pour lutter contre le terrorisme

À propos de l’école et de la laïcité, Manuel Valls a convenu à juste titre qu’ "on a laissé passer trop de choses". Si on considère que les fondamentalistes religieux constituent bien la cause essentielle des violences, du racisme, de l’antisémitisme, du négationnisme et de l’islamophobie qui minent à nouveau notre cohésion nationale et notre démocratie, alors la République doit réagir et agir sans faux-semblants. Une partie de la gauche doit se départir de ses naïvetés et de son complexe post-colonial, mauvaise conscience qui aboutit à privilégier le multiculturalisme au lieu de l’intégration. Une partie de la droite doit abandonner ses complaisances à l’égard des religions et des intégristes religieux considérés comme des garants utiles de l’ordre social libéral. Les uns comme les autres, à gauche comme à droite, par ailleurs républicains, doivent renoncer à leurs pratiques locales qui flattent les communautés formant autant de clientèles électorales et qui favorisent  l’épanouissement des communautarismes.

Non seulement les entorses à la laïcité dans les services publics sont trop nombreuses, à la crèche, à l’école comme à l’hôpital mais le recul de la sécularisation de la société est une évidence lorsque les signes religieux envahissent de façon trop visible l’espace public. Les républicains sincères sont alors pris en tenailles entre ces manifestations du religieux entraînant de plus en plus d’incompréhension et d’intolérance dans notre pays et l’instrumentalisation qui en est faite par l’extrême-droite pour cultiver la crise identitaire, ce qui a permis au Front national de récupérer la laïcité, un comble pour ceux qui n’ont pas perdu la mémoire de notre histoire nationale.

"Je ne connais pas d’autre communauté que la communauté nationale" a dit excellemment François Hollande à Tulle.  Alors il faut prendre maintenant les mesures exceptionnelles nécessaires pour la cohésion nationale et la cohésion sociale indissociables l’une de l’autre. Il est temps en 2015 d’inscrire les principes fondamentaux de la loi de 1905 sur la laïcité dans la Constitution comme cela avait été promis il y a trois ans, de renforcer l’observatoire de la laïcité, de réformer puissamment le service civique national qui ne concerne pour le moment que 35 000 jeunes, d’accélérer la mise en œuvre de la loi Peillon bien au-delà de la seule charte de la laïcité et pourquoi pas de développer l’enseignement de la philosophie au lycée bien avant la classe de terminale. Il faut garantir l’absence de tout prosélytisme religieux de quelque religion que ce soit à l’école et en dehors de l’école. Il ne faut pas laisser au juge administratif le soin d’interpréter un texte qui ne serait ni ferme, ni clair, comme sur la question de l’accompagnement des sorties scolaires. Ainsi la République réinstaurera une morale laïque indépendante de toute religion et favorisera le recul des fondamentalismes.

> Lire aussiMorale, laïcité, bénévolat... Ce que propose Najat Vallaud-Belkacem pour l'école

Mais on ne pourra réussir que si on ajoute à la cohésion nationale nécessaire la cohésion sociale indispensable qui fait aussi partie du pacte républicain depuis la République radicale et les premières lois sociales, le Front populaire et surtout le Conseil national de la Résistance. La fraternité de la devise républicaine s’est incarnée tout au long du siècle dernier  dans "la reconnaissance d’une communauté d’intérêts unissant les individus au-delà des intérêts personnels" [2]  d’où le développement d’un droit social et de l’Etat-providence aujourd’hui considérés comme archaïques par nombre de libéraux et malheureusement de socialistes. Qui ne peut aujourd’hui comprendre que vouloir continuer à rompre avec la République sociale du XXe siècle comme on risque encore de le faire avec le projet de loi Macron et poursuivre la dérégulation engagée depuis les débuts de la Révolution néolibérale et conservatrice il y a trente ans ne peut qu’accélérer l’affaiblissement des droits au bénéfice du "je" individuel du contrat plus ou moins négocié entre le salarié et le patron et au détriment du "nous" collectif qui fait société ?

Dès lors l’échec de nos politiques d’intégration depuis également trente ans constaté par le Premier ministre renvoie à la fois à la question de la cohésion sociale et à celle de la cohésion nationale. S’il faut lutter de façon implacable contre le fondamentalisme islamique, il faut repenser le modèle français d’intégration non dans son principe qui est bon et qu’il faut réhabiliter en revoyant de fond en comble son application trop multiculturaliste qui a abouti à la ghettoïsation des banlieues. De là découlent les échecs et les frustrations, source de repli identitaire et communautariste et de tentation djihadiste. Car lorsque l’Etat n’est plus capable de socialiser et d’intégrer, c’est alors le fondamentalisme totalitaire qui s’en charge. La nouvelle politique de la ville doit être concentrée sur cet objectif même si elle ne peut y suffire.

> Lire aussi : Selon Manuel Valls, il y a un "apartheid territorial, social et ethnique" en France

En Europe, le christianisme a été corrigé par les Lumières, mais comme l’a si bien écrit il y a près de dix ans Elie Barnavi dans Les religions meurtrières, l’héritage des Lumières "prend l’eau de toute part, en Occident en général et en France en particulier" avant de laisser entendre que notre modèle est le seul qui vaille si nous voulons éviter la dilution de notre système de valeurs. Il s’appuyait sur l’exemple du Danemark qui en 2006 avait subi  une très forte poussée de l’extrême-droite à la suite de l’affaire des caricatures. Il terminait son livre par cette forte interpellation : "Or qui a envie de vivre dans un monde où la politique se réduirait à un affrontement entre fascistes islamistes et fascistes tout court ?".

Enfin justement l’Europe. Il ne suffit pas que les chefs d’Etats défilent et s’indignent boulevard Voltaire en laissant les institutions européennes poursuivre la réduction de l’autonomie des Etats membres en matière d’intégration. Il faut cesser de favoriser le multiculturalisme béat qui appelle à la tolérance et au respect, valeurs nécessaires mais non suffisantes, pour engager le combat pour la liberté de pensée et d’expression aujourd’hui menacées et qui sont les seules valeurs démocratiques qui intègrent.

_________________________

[1] Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget: "Le vilain petit Qatar", p. 290, Fayard, 2013[2] Daniel Perron: "Histoire du repos dominical : un jour pour faire société", p. 202, l’Harmattan, 2010

Publicité

Contenus sponsorisés

Publicité