Julien Cazarre a le verbe haut et le tacle aussi. Humoriste quasi-officiel du football sur RMC pendant six ans, l’ex-membre d’Action Discrète réservera désormais la primeur de ses attentats à Canal +. L’occasion d’évoquer sa rentrée et son rapport au ballon, mais aussi Smaïn, le génocide arménien ou encore les menhirs de Carnac. Entretien sans précautions.

Donc, RMC, c’est terminé ?

"Oui, c’est bizarre. Enfin, surtout cette année. Il y a trois ans j’étais moins en vue, j’aurais compris. Mais bon, ils voulaient que je quitte Canal et que je passe aussi sur SFR Sport. Pas moi, et c’était tout ou rien, donc je suis parti. Je veux rester sur Canal parce que j’ai d’autres choses à y faire. Pas uniquement du sport.

L’histoire avait commencée en 2009 non?

C’est ça. On avait fait une émission spéciale foot avec Action Discrète et les mecs de l’Afterfoot nous avaient invités. On s’était bien marré et ils avaient remarqué qu’on était assez beaufs. Qu’ils n’avaient pas le monopole quoi. Ils m’ont donc réinvité pour voir si c’était un coup de bol ou si j’étais un vrai blaireau. Il a suffi d’une vanne sur David Ducourtioux pour qu’ils comprennent.

Et tu as vraiment commencé à bosser pour eux pendant la coupe du monde 2010

Oui, en plus il y avait Knysna, Zaya, tout ça, pour un humoriste c’est génial.

Oui mais pas n’importe quel humoriste. Un spécialiste du foot. C’était une fonction totalement nouvelle non ?

Complètement. La preuve, c’est que j’étais allé voir Rodolphe Belmer, à l’époque président de Canal, pour lui proposer un truc dans ce goût-là, et lui m’avait dit d’emblée "Non non, le foot et l’humour ça marche pas'. Je crois que même Pierre Ménès, qui est un peu dans ce créneau-là, n’était pas encore arrivé.

C’est étrange parce que les comiques étaient déjà partout…

Oui, mais pas dans le sport. Parce qu’il faut quand même être à bloc dessus. L’humour est fait de références. Des mecs comme Canteloup ou Gerra, aussi bons qu’ils soient, se foutent du sport et ça s’entend. Ils restent en surface. Ils ne touchent qu’à ce que tout le monde connait.

Et toi, finalement, tu as amené l’humour du stade, des vestiaires et des soirées télé là où on ne l’entendait jamais.

Exactement. Et ça plaît d’ailleurs beaucoup aux footeux eux-mêmes. Mais pour ça il faut être un autiste. Et avoir le temps. Un type comme Baptiste Lecaplain pourrait être bon là-dedans, mais il a autre chose à faire. Comme des one-man shows. Il a une carrière. Pas moi.

Tu étais quand même quasiment devenu consultant sur RMC…

Oui, parce que ça tient à très peu de choses, finalement, si tu t’y connais. Mais j’ai préféré mon rôle dans le Moscato Show, où je participais aux débats avec un prisme différent, à celui que j’avais dans l’After à la fin.

C’est donc pour ça que tu es parti ?

Non, je suis parti parce qu’ils voulaient que je sois plus souvent là. Mais 22h-minuit tous les soirs, c’est bien si tu as envie de divorcer. Ou d’être cocu. Moi je venais à peine de me mettre avec une nana, elle était enceinte, c’était clairement trop tôt. D’ailleurs il n’y a pas un mec pas divorcé à l’Afterfoot.

Au-delà des vannes, tu as aussi un rôle assez transgressif dans le monde très corseté du foot. Mais qui ne devrait plus l’être. Quand tu fais un accent africain dans J+1, sur Canal, tu exploses des barrières complètement anachroniques…

Ça, c’est typiquement le truc qui n’était pas passé dans le Canal Football Club. D’ailleurs j’ai été viré. Mais je ne comprends sincèrement pas ce qu’il y a de choquant. Déjà, c’est quoi l’accent africain ? Et l’accent européen ? C’est une position à la Luis Fernandez ça. Comme quand il dit à Marcel Desailly 'Ah oui c’est super, t’es polyglotte, tu parles anglais, français et africain'. Moi je ne suis pas imitateur. Quand je fais un accent argentin, personne ne vient jamais me dire que ça ressemble plus à l’accent espagnol. Ça ne gêne que les blancs, et uniquement quand il s’agit de gens de couleur. J’ai décidé de m’en foutre.

C’est un vrai sacerdoce, de s’en foutre…

Oui. Mais il faut l’accepter. C’est ce que j’ai dit à mon copain Sébastien Thoen quand il a eu ses ennuis avec Elie Semoun. Le Crif l’avait accusé de banaliser l’antisémitisme. Ça a pris des proportions dingues, mais il s’agit dans les faits de quatre mecs qui lui sont tombés dessus quoi. Et deux associations qui ne représentent personne à part elles-mêmes. Le Crif, tout le monde s’en fout, et les juifs les premiers. Mais on accepte qu’il soit représenté dans les médias. Moi j’ai décidé de ne pas avoir ce genre d’épées de Damoclès au-dessus de la tête. Un jour, j’ai fait une vanne sur le génocide arménien. On m’a dit que c’était un scandale et que j’étais un négationniste. Or je suis arménien. Le type ne le savait pas. Il m’a dit qu’il représentait les arméniens de France. Je lui ai donc répondu que j’étais enchanté de le rencontrer parce que je ne le connaissais pas et que j’avais pas l’impression qu’il me représentait. Et lui : 'Ah vous êtes arménien, ah bah c’est pas grave alors !'. Je peux donc être négationniste, mais si je suis arménien c’est ok ? N’importe quoi. Il faut arrêter d’avoir peur de ce genre de choses.

On a l’impression que parfois, tu préfères la vanne interdite à la meilleure blague possible non ?

Oui, ça peut m’arriver. Mais c’est surtout parce que la vanne interdite m’amuse aussi. J’aime rire d’un truc tout en ayant honte d’en rire. C’est un moment intéressant à l’antenne. Mais de façon plus générale, ce que je fais marche aussi parce que j’apporte quelque chose qui ne vient pas que du foot. C’est peut-être ce qu’avait du mal à comprendre le patron de RMC. J’ai fait d’autres choses avant le foot, je continue à en faire aujourd’hui, et c’est pour ça que je ne veux pas me borner à ce monde-là. Il faut prendre l’air.

D’ailleurs, tu arrives encore à regarder du foot normalement ?

Alors, uniquement avec le PSG. Parce que je suis complètement débile avec ce club. C’est même inquiétant. Par exemple, mon fils est né la nuit d’un quart de finale de ligue des champions. Ce qui est un très mauvais moment pour les fans de Paris puisqu’on se fait sortir à chaque fois. Et c’est ce qui s’est passé. On m’avait dit 'tu verras, tu viens d’être papa, ça va te faire relativiser'. Que dalle ! Je suis rentré déprimé chez moi. L’année où on va passer, il va avoir le plus bel anniversaire de sa vie.

Dans J+1, avec tes magnétos, tu es aussi passé à un humour purement visuel qui évoque des choses aussi terrifiantes que Le Foot en Folie. Mais sans perdre tes fans.

Oui, je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être qu’il s’agit d’une façon d’amener les choses. De ne pas faire que des trucs complètement débiles ou que des vannes avec du fond. Moi, tout m’amuse. Quand je fais passer Marquinhos pour un rebeu, c’est très con, mais ça me fait rire. Et puis ça correspond quand même à ce qu’est le foot. Il ne faut pas trop l’intellectualiser.

Il y a quelques années, tu parlais encore de ce boulot là comme d’une parenthèse, c’est toujours le cas ?

Disons que pour moi, humoriste, ce n’est pas un métier. C’est comme sportif. Très vite, tu déclines, tu deviens ringard. Même des mecs dix fois plus forts que moi. Regarde Smaïn, tout le monde le trouve ringard aujourd’hui. Mais quand j’étais gamin, il était énorme. C’est d’ailleurs souvent ça le problème. Le succès. Le mien est honorable, pas plus. Mais prends Kad Merad, il ne pourrait pas redevenir l’humoriste qu’il était. Il est passé dans une autre galaxie. Tu tournes beaucoup, tu gagnes de plus en plus d’argent, et t’as beau être un mec drôle à l’origine, tu finis par faire des films où des mecs de 50 ans partent s’engueuler au Cap Ferret. Sinon, tu as Gad Elmaleh. Il était brillant ce mec. Mais tu as vu son doc là, 10 Minutes in America ? Où il part tenter sa chance aux Etats-Unis ? Bon, si on fait le truc sur toi façon Striptease, d’accord. Tu t’es fait piéger. Mais là, il le fait lui-même ! Il n’a pas conscience du ridicule de la chose je crois. Le malaise quand il rencontre Jerry Seinfeld, qui lui dit que venir faire le comique aux US, c’est comme essayer d’apprendre aux Italiens à faire des pizzas... Ça a l’air humble, mais c’est très prétentieux. En plus, amis sépharades, vous n’êtes pas des juifs new-yorkais ! N’écoutez pas ce qu’on vous dit. Woody Allen et Cyril Hanouna, ça ne match pas !

Tes humoristes préférés, toutes époques confondues ?

Les Monty Python, sur le tard. Sinon, Jean Yanne, Coluche, Daniel Prévost, Devos, Desproges, Ricky Gervais, Louis CK et Dieudonné. Dommage qu’il ne fasse plus d’humour. Parce que lui, quand il veut, il est très fort. Il est d’ailleurs extrêmement copié. Mais là on parle de cadors. Je pense sincèrement qu’on ne fait pas le même métier. Mes potes d’Action Discrète et moi, nous ne sommes pas vraiment des humoristes, mais plutôt des couteaux suisses de la vanne. Bons dans plein de choses, géniaux dans rien. Et encore une fois, on a arrêté avant de devenir des fonctionnaires de la cagoule.

Tu vois beaucoup de films ?

Des kilotonnes. Et tous les genres. C’est maladif. Si ma copine part une semaine, je ne vais pas aux putes. Je me mate plein de films ou de séries en cachette. Mais je préférerais lui dire que je vois une nana plutôt que d’avouer que je regarde autant de choses. J’assume pas complétement.

Tu regardes quoi en ce moment ?

The Night Of. C’est hyper fort. L’histoire n’est pas dingue mais le traitement est génial. A ce niveau-là, le fossé entre les anglo-saxons et nous est monstrueux. On devrait quand même arriver à faire des choses comme The Widower ou Black Mirror, mais non…

On peut au moins faire le Bureau des Légendes

Oui, c’est la seule que je mets au même niveau. Et surtout, c’est hyper français. Ils ne se prennent pas pour des américains comme sur TF1. A terme, j’aimerais me diriger vers ce genre de choses. Pas pour jouer, mais pour écrire. Sauf que c’est compliqué chez nous. Il y a souvent un gouffre entre l’idée originelle et ce qu’on voit à l’écran. Moi j’appelle ça le syndrome The Player, comme le film de Robert Altman. Dedans, il y a un scénariste qui ne veut pas de stars, pas de happy end, pas de ceci, pas de cela. Mais progressivement, le script se fait broyer par la machine hollywoodienne. Moi c’est un truc qui m’angoisse. Je ne supporterais pas la compromission. Sauf qu’à la rigueur, Canal n’est pas là-dedans. Malgré tout ce qu’on peut dire sur cette chaine.

Malgré le grand ménage de Bolloré ?

Je ne crois pas. Tu sais, Canal, ça fait longtemps que ça n’est plus punk. T’as l’impression que le Grand Journal faisait trembler la république ces derniers temps ? Qu’on a perdu en subversion avec le départ de Maïtena Biraben ? Je ne pense pas. Et Yann Barthès, pourquoi tout le monde a l’impression qu’il s’est fait virer ? Il est parti parce qu’il avait une grosse offre ailleurs, c’est tout. Il ne va pas être plus hard sur TMC. Non, ce qui est vraiment significatif, c’est la fin du zapping. Point.

Canal, c’est ton nid en plus…

Ah oui. C’est là que j’ai commencé en 99. Avec Karl Zéro. J’étais auteur. Ça commence à dater. Nous, c'est-à-dire mes potes d’Action Discrète et moi, on venait du théâtre. C’est Thomas Séraphine, le chef de la bande, qui nous a fait entrer. Sinon, des gens comme Sébastien Thoen et moi, on serait des mecs très drôles, mais à la Cogemap.

Quels sont tes projets cette année au-delà de J+1 ?

Là on a écrit une pièce, qu’on espère monter cette année. Sinon j’ai fait une BD avec un dessinateur. C’est très marrant à faire. Elle devrait sortir en octobre. On a essayé de faire quelque chose comme du Charlie Hebdo adapté au foot. Sinon, je ferai le Canal Bus, tous les soirs sur Canal. Toujours avec les gens d’Action Discrète.

Le Canal Bus ?

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Oui. C’est un bus qui part à travers la France pour aider les français. On est un peu des lapins crétins venus de Paris pour tendre la main aux provinciaux. C’est comme la fondation Bill Gates, c’est extrêmement prétentieux. Là, par exemple, on a fait la Bretagne, on a aidé les gens de la ZAD, on s’est demandé si on ne pouvait pas organiser un vrai festival celtique, et on a essayé de mieux protéger les menhirs de Carnac. Ce sera radical, comme toujours. Bon, je te laisse, il y a le tirage de la ligue des champions là".

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