Les actes antimusulmans sont en hausse de 110% depuis les attentats qui ont récemment frappé la région parisienne, a annoncé cette semaine l’Observatoire national de l’islamophobie. Mirna Safi, sociologue à Science-Po nous éclaire sur la notion d’islamophobie.

Planet : L’islamophobie en France a-t-elle été exacerbée par les récents attentats ?

Mirna Safi : "Ce n’est pas un phénomène nouveau ; l’islamophobie s’inscrit dans un processus de longue durée. Je me souviens que le matin du 7 janvier, juste avant l’attaque qui a eu lieu à Charlie Hebdo, Michel Houellebecq était longuement à l’antenne d’une radio pour présenter son dernier livre (Soumission, ndlr). Le climat islamophobe se faisait sentir bien avant les attentats. J’ai cependant noté que ces évènements tragiques avaient fait sauter certains verrous, notamment au sein de la profession journalistique. J’ai par exemple entendu un journaliste demander à une femme qu’il interviewait si elle était d’abord française ou musulmane ou un autre ouvertement accuser l’islam et le musulmans d’être un problème pour la France…

Planet : Qu’est-ce que l’islamophobie ?

Mirna Safi : Le terme islamophobie désigne des attitudes négatives, une hostilité et une peur envers un groupe défini par une appartenance religieuse spécifique. En d’autres termes, c’est une forme de racisme orientée contre les musulmans. Mais la notion de racisme en sciences sociales ne se limite pas aux questions des attitudes et des préjugés ; le racisme, en tant qu’idéologie hiérarchisant les groupes fonctionne comme une structure sociale qui justifie le traitement inégal. Le racisme désigne donc le processus de construction de groupes hiérarchisés qui ouvre la voie à une redistribution inégale des ressources morales, économiques, politiques et sociales. Les personnes visées sont traitées différemment des autres parce qu’elles sont perçues comme appartenant à un groupe en particulier, ce qui a des implications concrètes sur leur vie quotidienne : emploi, logement, éducation, santé, bien-être, etc.

Actuellement en France, nous avons d’ailleurs une disproportion flagrante entre le processus de construction de ce groupe, alimenté par l’Etat et les médias, et la connaissance que nous en avons.

Planet : C’est-à-dire ?

Mirna Safi : On parle beaucoup de ce groupe mais, au final, on connait très peu de choses sur sa consistance sociale. Il n’a pas de leadership, il n’est pas structuré, n’a pas de parti politique et très peu d’associations antiracistes parviennent à le représenter ou à le défendre en tant que tel.

On est donc encore dans une phase de construction d’un groupe qui parait de l’extérieur comme une unité, une catégorie, mais qui est en réalité extrêmement hétérogène. Cela est assez emblématique des processus de construction des groupes raciaux. C’était le cas pour les Afro-américains aux Etats-Unis par exemple qui étaient originaires d’endroits différents et, sous prétexte qu’ils avaient la même couleur de peau, ont été assimilés à un seul et même groupe. Mais il a fallu attendre des années et le mouvement des droits civiques pour que le sens d’appartenance à ce groupe se forme et soit revendiqué comme tel. C’est par la lutte pour les droits civiques que le groupe s’est véritablement formé alors que les processus d’assignation à ce groupe était effectifs bien avant, avec les conséquences qu’on connait en termes d’inégalités, de ségrégation et de discrimination.  

Planet : Pensez-vous que ce sera le cas pour les musulmans de France ?

Mirna Safi : Actuellement en France, ce groupe en est à l’étape de construction. Il faut qu’ils en arrivent à faire entendre leur voix, à développer un discours de résistance. C’est nécessaire au débat public. Mais l’Etat ne leur en donne pas la possibilité. Le climat y est hostile et aucune politique multiculturelle n’est mise en place. Le risque est pourtant que l’on en arrive à avoir une frontière rigide et des relations de pouvoir très nettes.

Aujourd’hui, les deux principales solutions au ‘problème musulman’ qui circulent dans les sphères politiques et médiatiques sont toutes les deux à côté de la plaque.

Planet : En quoi consistent ces deux solutions ?

Mirna Safi : La première, celle adoptée par l’Etat, consiste à dire que les musulmans sont nos concitoyens mais que, face au problème que leur culture représente, la solution est de les faire converger vers la culture et les valeurs de la France. Il s’agit ainsi d’imposer un universalisme républicain. Ce qui sous-entend que la culture française vaut mieux que la leur.

La seconde correspond au discours contestataire qui présente les musulmans comme inassimilables et intrinsèquement problématiques à l’identité de la France. La solution serait donc de les exclure. Ce discours n’est pas celui de l’Etat mais il parvient tout de même à infuser la sphère politique. Et c’est comme cela que l’on en arrive, entre autres, à faire des raccourcis liant l’immigration et la communauté musulmane.

Planet : Quelles sont, selon vous, les clés pour remédier à cette situation ?

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Mirna Safi : La solution ne peut se faire sans une dynamique positive qui vient du groupe lui-même mais l’Etat a un rôle à jouer pour lui en donner la possibilité. Il faut qu’il mette en avant une politique d’égalité et de lutte contre les discriminations, qu’il abaisse et apaise le ton du débat public sur ces questions, qu’il lance une politique de reconnaissance multiculturelle et qu’il ouvre devant les membres des minorités discriminées de réelles perspectives de mobilité sociale et d’incorporation".

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