Identité, plaisir et genre(s) : les manipulations de l'industrie du tabac sur nos ados

Alors que le gouvernement souhaite faire passer le prix du tabac à 10 euros en 2020, intéressons-nous aux références et codes dont (ab)usent l’industrie du tabac pour séduire la jeunesse.

Tabac et construction de l’identité

L’adolescence est une étape de transition indéniable où le jeune est confronté à une véritable dualité avec une quête d’identité propre (individualisme) et une recherche d’intégration sociale (collectif). Au moment où son corps change, l’adolescent cherche à faire évoluer son propre système de valeurs en tentant de "se mettre en conformité" avec une normalité supposée. Mais cette période de la vie est également synonyme de fragilités avec stress, ennui, pressions sociales du groupe, qui viennent, avec la curiosité, l’image de soi et la naissance de l’esprit de rébellion, quelque peu déstabiliser le jeune dans sa construction identitaire. Ces éléments sont, du reste, reconnus comme étant les principaux facteurs d’initiation au tabac. La cigarette, avec ses rites qui l’entoure, permet à certains de lutter contre leurs angoisses car ils y trouvent une forme de relaxation et de réconfort face au stress et aux pressions sociales.

La structure familiale, les facteurs psychosociaux et génétiques tout comme le tempérament, jouent un rôle non négligeable dans l’acte de fumer de l’adolescent. On observe, par exemple, une expérimentation du tabac plus précoce dans les milieux défavorisés (bas niveau socio-économique). Le statut matrimonial (divorce, monoparental, conflits…) tout comme la perception de l’adulte par l’adolescent (parent, professeur fumant) peuvent avoir également un impact significatif sur les comportements tabagiques de l’adolescent.

Fumer semble apparaître chez l’adolescent à la fois comme un facteur d’intégration au groupe des pairs et comme une tentative d’inscription dans le monde des adultes. Ainsi, la première cigarette constitue un rite de passage à part entière. Or, un rite de passage a pour caractéristique de transformer celui qui le vit. Dans le cas présent, le non-fumeur devient fumeur et intègre la communauté des fumeurs rassemblée autour de la cigarette, qui prend donc toute la hauteur du symbole.On peut comprendre alors pourquoi modifier les comportements du fumeur est une tâche particulièrement ardue, tant elle fait appel aussi bien à l’environnement qu’à des facteurs psychosociologiques complexes.

La cigarette liée au(x) genre(s) ?

Les différences entre les filles et les garçons s’expliquent sans doute par le contexte socioculturel.

Ainsi, le pédopsychiatre Daniel Bailly décrit clairement que lorsque les premières fument, elles sont jugées extraverties, sûres d’elles, rebelles et socialement « habiles », alors que pour la gent masculine, la consommation de tabac implique des sujets socialement "insécures".

Dans le même ordre d’idée, des études récentes soulignent le lien, chez les filles, entre comportement alimentaire (régimes, préoccupations centrées sur le poids et les formes corporelles) et consommation de tabac.

Fumer, entre plaisir et symbolisme

Les industries du tabac sont à l’origine d’une érotisation du tabac, afin de conjuguer tabac et plaisir sexuel. Cette pratique utilise la capnolagnie, une forme de fétichisme de la cigarette alimentée par l’image renvoyée par un individu en train de fumer.

Ainsi, l’aspect glamour d’une femme qui fume, la stimulation de ses lèvres qui peuvent rappeler une fellation, tout comme la cigarette elle-même, qui par sa forme, peut faire référence à un phallus, sont des symboles féminins et masculins, qui se sont vus renforcés par les guerres et le cinéma d’après-guerre. En stimulant indirectement nos fantasmes, ils ont une conséquence subconsciente sur notre libido et donc directement sur l’impulsion d’achat. Du reste, sur le plan neurochimique, les addictologues s’accordent sur le plaisir qui est généré par l’absorption du tabac (tout comme celle de l’alcool et de la cocaïne).

En augmentant le taux de dopamine présent dans le cerveau, et plus précisément dans le faisceau médian du télencéphale, elle stimule le "circuit de la récompense", un mécanisme qui mobilise d’autres centres, qui participent, chacun à leur manière, à la réponse comportementale. Une expression qui revient souvent chez les fumeurs est "c’est un plaisir de fumer une cigarette". À partir du moment où le circuit est déréglé, la dépendance s’installe et la nécessité d’une nouvelle dose s’impose.

Comment l’industrie du tabac manipule

Malgré les interdictions de présentoirs ou de publicité par la Loi Evin, les cigarettiers ont très vite intégré l’enjeu de sensibiliser des jeunes encore fragiles.

En effet, il est prouvé que les jeunes exposés à des présentoirs de tabac alors qu’ils viennent acheter des sucreries sont influencés positivement, et que leur initiation au tabagisme n’en est que plus précoce que chez les autres (pas ou peu exposés). L’explication est assez simple : la présence de ces présentoirs sur le lieu de vente banaliserait et normaliserait les produits du tabac, et, par conséquent, réduirait leur dangerosité perçue (au même titre que les films avec fumeur ont tendance à dégager des valeurs positives au tabac et à prédisposer les adolescents à fumer).

La très sérieuse revue internationale Tabacco Controla publié un article, dans lequel il a été démontré que la promotion sur les lieux de vente a un effet radical sur les enfants et les adolescents. La probabilité qu’ils essaient de fumer un jour est 60 % plus grande que chez ceux qui ne sont pas exposés ; quant à celle de fumer à l’âge adulte, elle augmente de 30 %.

Une véritable "bombe à retardement" quand on sait que le tabac tue prématurément plus de 78.000 personnes chaque année en France et une sur dix dans le monde. Cela nous permet ainsi de prendre conscience, en qualité d’adultes, des risques auxquels sont exposés nos enfants et adolescents, même à l’occasion d’un acte aussi banal et anodin que celui de l’achat d’un bonbon.

Cette approche anthropologique a donné lieu à l’introduction d’une étude menée par le Dr Julien Intartaglia (Haute École de Gestion de Neuchâtel) pour le compte du Cipret.

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