Dans "Bordeaux connection", le journaliste Benoist Simmat nous plonge dans l’univers des grands crus bordelais. Une enquête haletante au cœur d’un monde "aussi feutré qu’impitoyable" et méconnu du grand public. Entretien avec l’auteur.

Planet : Vous parlez de la ‘mafia des grands crus’. Les mots sont forts… Benoist Simmat* : "C'est un milieu socio-professionnel à succès basé sur un produit réputé dans le monde entier et qui a su imposer ses règles à la planète vin. Il y a vingt ans, on ne parlait pas beaucoup du vin à l’étranger alors qu’aujourd’hui tous les pays veulent en produire et tout le monde veut en boire. Les Bordelais ont réussi un tour de force ! Les producteurs de grands crus sont actuellement au summum de leur puissance économique et symbolique. En plus de très bien vendre leurs vins, ils exercent une certaine violence à l’encontre de leurs concurrents. Autant d’éléments qui les rapprochent de la 'French connection' et de la mafia.

Planet : Dans votre livre, vous pointez également les prix pratiqués par les producteurs de grands crus. C’est-à-dire ?Benoist Simmat : Les prix exorbitants qu’ils pratiquent sont la conséquence de leur position, du pouvoir qu’ils exercent. Depuis la mondialisation et l’explosion de la demande à l’étranger, les prix s’envolent. Les Bordeaux de première catégorie ont connu une inflation de l’ordre de plus de 400% en l’espace de quinze ans. A cette époque-là, ces vins, même les grands crus, étaient considérés comme des produits agroalimentaires. Aujourd’hui, ce sont des produits de luxe. Du coup, les marges de vente sont bien supérieures à celles d’autrefois. Un Lafite, un Angélus ou un Haut-Brion se vend 50% plus cher qu’un autre vin de même qualité grâce à son image de marque.

Planet : Cette envolée de prix a-t-elle des conséquences négatives ?Benoist Simmat : Si d’un côté, les producteurs de grands crus s’en tirent très bien, les autres vignerons du Bordelais éprouvent, quant à eux, plus de difficultés. Sur les 10 000 châteaux du Bordelais, la majorité peinent à survivre. Certains producteurs sont même au RSA. Il y a un véritable problème de répartition qui, au-delà de la jalousie qui peut exister entre ‘petits’ et ‘grands’ producteurs, est très contestable. Il ne faut pas oublier qu’à la base il s’agit d’un collectif qui utilise la même ressource naturelle.

L’autre constat négatif c’est que le vin de Bordeaux, qui fait pourtant partie du patrimoine français, est aujourd’hui devenu inaccessible à de nombreux Français. ‘Achète mon vin qui peut le payer’ est le discours dominant chez ceux qui produisent la cinquantaine de grands crus. Et c’est très dommage car très peu peuvent s’offrir ces vins.

Planet : Malgré leur puissance, les producteurs de grands crus restent-ils vulnérables sur certains points ?Benoist Simmat : Même au sommet, rien n’est jamais acquis. Chaque année, les producteurs de grands crus remettent leur réputation en jeu. L’année 2013, par exemple, a été épouvantable dans le Bordelais : la qualité du vin était très mauvaise et la quantité très petite. Et là, grands ou petits, tous les producteurs étaient au même niveau. Certains producteurs de grands crus ont cependant pu s’en sortir en améliorant leur goût de leur vin grâce à l’ajout de millésimes anciens ou supérieurs, ainsi que l’autorise l’Union européenne.

L’autre grand risque, c’est que les clients étrangers n’achètent plus. Cela a, là encore, été le cas en 2013. Le nouveau gouvernement chinois a décidé de lutter contre la corruption et de mettre un terme aux ‘cadeaux’ que se faisaient les politiques du pays. Or, cette corruption représentait une manne pour les grands crus bordelais. Et si ces derniers sont habitués à ce type de coups durs, celui-ci a été particulièrement rude compte tenu de sa grande échelle.

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Les grands crus sont également menacés par la contrefaçon venue d’Asie. Il existe là-bas de très grands ateliers qui contrefont des Pétrus, des Margaux ou encore des Latour. Aujourd’hui il existe une gigantesque suspicion autour de ces bouteilles, notamment pour celles datant d’avant 2009, année à partir de laquelle ces vins ont commencé bénéficier d’une ‘protection’. Ces crus souffrent également d’une mauvaise presse en Europe et en France. J’ai constaté que de plus en plus de restaurants parisiens n’en proposent plus à leur carte car ils sont trop chers et trop compliqués à servir (décantage, etc).  

Quoiqu’il en soit, je ne suis pas du tout inquiet pour l’avenir des grands crus. Ils ont toujours sur rebondir. La ‘Bordeaux connection’ sera encore là en 2040 !".

*Benoist Simmat est l’auteur de Bordeaux Connection (éd. First)

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