La franc-maçonnerie intrigue autant qu’elle fascine. Aussi, cette vaste communauté de réflexion nourrit de nombreuses théories plus ou moins farfelues. Dans "Mythe et réalités de la franc-maçonnerie d’hier et d’aujourd’hui", la rédaction d’Historia les passe au crible. Interview de Philippe Benhamou, franc-maçon, co-auteur de ce livre et expert de ce sujet.

Planet : Des siècles après sa création, la franc-maçonnerie s’est-elle éloignée de son objectif initial ?Philippe Benhamou* : "A la base, au 18e siècle, l’objectif était de construire un lieu où les hommes de religion et politique différentes pouvaient se retrouver et échanger sur différents thèmes. C’était véritablement un lieu d’union. Mais à cette époque, la société était organisée différemment d’aujourd’hui, et seuls les aristocrates étaient francs-maçons. Actuellement, ce ne sont plus uniquement des hommes, mais également des femmes qui se retrouvent pour aborder différents thèmes et ce, quel que soit leur origine sociale.

Planet : On l’impression qu’aujourd’hui les francs-maçons se cachent moins… Philippe Benhamou : Oui, c’est vrai. Au départ, les gens ne se cachaient pas du tout. On pourrait même dire que c’était presqu’à la mode au 18e siècle. La tendance s’est inversée au 20e siècle. La toute première loi de Vichy visait à interdire les sociétés secrètes. En d’autres termes, la franc-maçonnerie. Pendant l’occupation, un climat hostile à cette communauté régnait. Si bien que les gens ont été très marqués et se sont réfugiés dans le secret de l’appartenance. Et cela a duré plusieurs années. Ce n’est pourtant pas du tout la même chose dans les pays anglo-saxons. Là-bas, il y a certainement un esprit qui y est plus favorable. L’image de cette communauté y est également davantage liée à la charité qu’en France.

Il y a une vingtaine d’années, pour contrebalancer les mouvements anti-franc-maçonnerie, les membres de cette communauté ont eu envie de dire ce qu’ils faisaient vraiment, tout en restant discrets. C’est à partir de ce moment-là que le secret a commencé à se dissiper.

Planet : Comment devient-on franc-maçon ?Philippe Benhamou : Il faut d’abord en avoir envie ! Ensuite, il faut rejoindre une loge. Elles sont nombreuses et constituent  l’entité de base de la franc-maçonnerie. Elles se réunissent plusieurs fois par mois, parfois lors de réunions publiques. Pour les trouver, il suffit de chercher un peu sur Internet pour savoir où et quand auront lieu ces rassemblements ouverts à tous. Après y avoir assisté dans l’un des temples maçonniques, il faut chercher la loge qui correspond le mieux à ses attentes. Ce n’est pas toujours facile : savoir ce que l’on cherche, c’est presque l’avoir trouvé !

Une fois décidé, le candidat doit adresser une demande d’adhésion à l’obédience à laquelle la loge qu’il souhaite intégrer est rattachée. Le président ou vénérable de cette dernière contactera ensuite le candidat pour avoir une discussion avec lui afin de l’aider à affiner sa recherche. Ensuite, si la demande est validée, un processus rigoureux se mettra en place : trois francs-maçons vont à leur tour rencontrer le candidat pour évaluer sa motivation. Un vote aura lieu après chaque entretien.

Si tous les votes sont positifs, le candidat devra ensuite subir l’interrogatoire sous bandeau. C’est un terme qui effraie un peu mais qui n’a pourtant rien de méchant ! En fait, on bande les yeux du candidat parce qu’il ne fait pas encore partie de la communauté et n’a donc pas encore le droit de savoir qui en fait partie…Pendant cet interrogatoire, plusieurs questions vont lui être posées. On va par exemple lui demander s’il est en couple et si la personne qui partage sa vie est au courant de sa démarche, si cela lui pose un problème. On va également s’assurer que cette personne à un emploi du temps qui lui permettra d’assister aux réunions plusieurs fois par mois, etc. Ce n’est qu’une fois toutes ces étapes validées que le candidat pourra intégrer la loge. Il deviendra alors apprenti au cours d’une cérémonie d’initiation. Tout cela prend généralement un an mais il n’y a pas d’urgence. Il est important de comprendre ce qui se cache derrière une demande d’adhésion avant de l’accepter.

Planet : Arrive-t-il que des candidatures soient refusées ?Philippe Benhamou : Oui, cela arrive parfois. Je ne connais pas les chiffres mais je peux vous parler de ma loge. Il y est très rare qu’une candidature soit refusée d’emblée. Il peut aussi arriver que l’on demande un ajournement quand on n’est pas sûr d’une candidature. Mais c’est rare. On demande alors au candidat de prendre un an pour affiner sa démarche. Pendant cette période, il est suivi par des membres de la loge qui, lors de rencontres ou diners, essaient de l’aider à définir ce qu’il recherche.

C’est très différent d’un recrutement en entreprise. Nous n’avons pas de cases avec des critères à cocher. Chez nous, tout est basé sur l’intuition, le rapport humain. Au 18e siècle, les anciens avaient l’habitude dire qu’un candidat devait être 'libre et de bonne mœurs'. Cela peut sembler désuet aujourd’hui mais c’est pourtant toujours plein de son sens. Avant liberté voulait dire que le candidat était affranchi. Aujourd’hui cela veut dire qu’il est possession de tous ses moyens intellectuels et que personne n’exerce de pression sur lui. Quant à la notion de bonnes mœurs, de nos jours elle est synonyme d'honnêteté et de sincérité.

Planet : La question des rites suscite beaucoup d’interrogations, pouvez-vous nous en dire plus ?Philippe Benhamou : La vérité est certainement loin de ce que la plupart de gens imaginent. Par rites, on entend la méthode progressive qui consiste à faire passer un message en utilisant des outils ayant trait aux origines de la franc-maçonnerie. Le but est d’élever le niveau de conscience des francs-maçons grâce à des outils différents de ceux communément utilisés dans la société. On prend ainsi l’exemple du tailleur de pierre pour faire comprendre à l’apprenti qu’il est lui-même la pierre, que le maillet est sa force et les ciseaux son discernement. C’est un véritable jeu intellectuel réalisé à partir de symboles. D’ailleurs, pendant leur phase d’apprentissage, les francs-maçons n’ont pas le droit à la parole au cours des réunions. Ils doivent écouter, apprendre et fournir ce que l’on appelle des planches, des travaux de réflexion sur les différents symboles.

Planet : Beaucoup de fantasmes entourent la franc-maçonnerie, pourquoi selon vous ?Philippe Benhamou : Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas comprises dans la franc-maçonnerie. Les gens ont aujourd’hui accès à énormément d’information mais il leur est pourtant impossible de comprendre le monde car celui-ci est trop complexe. Il y a par exemple des gens qui se sont accaparé une certaine partie du pouvoir comme les membres du G12, les politiciens, les grandes fortunes… ce qui intrigue les autres. Et comme ces derniers ne savent pas beaucoup de choses dessus, ils nourrissent des fantasment dans lesquels la franc-maçonnerie se retrouve souvent mêlée.

Publicité
Planet : Parmi ces fantasmes, quels sont les plus tenaces ?Philippe Benhamou : Je pense que ce sont ceux qui tournent autour de la théorie du complot. Je pensais qu’avec le temps on s’en était débarrassé mais depuis l’attentat à Charlie Hebdo, j’ai vu dans plusieurs sondages que les jeunes sont de plus en plus attirés par les théories du complot. Et là encore, la franc-maçonnerie est le candidat idéal".

*Philippe Benhamou est co-auteur de "Mythe et réalités de la franc-maçonnerie d’hier et d’aujourd’hui" (ed. First)

Vidéo - Retrouvez ci-dessous notre zapping Actu du jour :