Combien de djihadistes en France ?

Convié à s’exprimer dans l’émission Accords-Désaccords de Guillaume Durand sur Radio Classique le 27 novembre 2015, un ancien procureur belge a avancé les chiffres de 5000 djihadistes opérant actuellement sur le sol européen dont 800 entre la France et la Belgique. Ces chiffres sont ils vraisemblables ? S’agit-il d’un enfumage généré par l’émotion autour des attentats du 13 novembre à Paris ? D’une énième passe d’armes entre les services de renseignements français et belges qui s’accusent mutuellement de défaillances ? Que sait-on du nombre réel de djihadistes en France ? Et de ceux partis combattre en Syrie et en Irak ?

Djihadistes européens en Syrie et en Irak : la confusion des chiffres

Au-delà de chiffres fantaisistes de magazines qui surfent sur l’actualité mais dont les sources sont anciennes ou peu scientifiques, la première étude statistique sérieuse mise en forme dans Le Figaro du 14/09/2014 agrège les données d’Eurostat, du FMI, de The Economist et de The International Center for the Study of Radical Education and Social Violence. Les combattants français seraient les plus nombreux (700) devant les Belges (250). En proportion, les Belges sont les plus représentatifs (22 par million d’habitants) devant les Danois et les Français. Les Européens sont minoritaires par rapport au nombre de combattants du reste du monde : 3000 Tunisiens, 2500 Saoudiens, 2089 Jordaniens, 1500 Marocains…et à leur proportion dans la population : 300 par million d’habitants  pour les Jordaniens, 260 pour les Tunisiens.

Ces chiffres qui datent de plus d’un an ne rendent pas compte de la progression régulière du nombre des combattants. On ne décomptait que 50 djihadistes français en mars 2013 et 500 en avril 2014. Un rapport de l’ONU d’avril 2015 confirme cette augmentation :  22000 combattants étrangers en Syrie et en Irak soit + 71% en un an. Les 4 pays contributeurs majeurs seraient la Tunisie, le Maroc, la France et la Russie (essentiellement Tchétchénie).

Le rapport du 8/04/2015 de la commission d’enquête du Sénat sur "l’organisation et les moyens de lutte  contre les réseaux djihadistes en France et en Europe" présenté par le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur, évalue à 1432 le nombre de Français partis faire le djihad en Syrie et en Irak (soit une augmentation de 84% sur janvier 2014 et 47% des djihadistes européens). Il ajoute que les agents de la DGSI suivent actuellement plus de 3000 personnes susceptibles d’être impliquées dans les filières syriennes. 413 seraient dans la zone directe des combats dont 119 femmes. 89 seraient morts, 2 emprisonnés et 200 auraient regagné la France.

Le 13/04/2015, Manuel Valls présentant à l’Assemblée nationale son projet de loi sur le renforcement du renseignement amplifie les chiffres : 1550 départs, 434 engagés dans les combats, 96 morts dont 7 kamikazes, essentiellement de nouveaux convertis. Il évoque  les prévisions de la Commission européenne : 10.000 djihadistes européens fin 2015 dans la seule Syrie soit 4000 de plus qu’en avril.

Selon les "décodeurs" du  journal Le Monde, en juin 2015, la France compterait 26 djihadistes par million d’habitants et viendrait au 13e rang des pays contributeurs, devancée en Europe par la Belgique (40) et le Danemark (27) . "Les 10 premiers pays  "fournisseurs" de djihadistes sont tous musulmans ou à majorité musulmane, répartis entre Afrique du Nord (Tunisie et Maroc), Moyen-Orient (Jordanie, Liban, Arabie saoudite), Asie centrale (Kazakhstan et Turkménistan) et Balkans (Kosovo, Bosnie et Albanie)".

Le 13 octobre 2015, le ministère de l’Intérieur livre de nouveaux chiffres : 1800 personnes  concernées par des actes terroristes (contre 1750 en juin et 1683 en mai), 520 présents en Syrie et en Irak dont 183 femmes et 16 mineurs. 

Quelles conclusions retenir ?

Il est difficile de faire le décompte entre les flux (ceux qui partent et reviennent) et les stocks (ceux qui sont sur le terrain) et plus encore entre ceux qui sont dans le pays et ceux directement impliqués dans les combats car les camps d’entraînement, les bases arrières, les services de santé , d’information et de logistique mobilisent un personnel important.  Les constats peuvent se résumer ainsi :

- Augmentation continue des candidats français partis faire le djihad , des combattants engagés, des femmes et des morts ; - Progression homothétique à celle des combattants européens et non-européens ; - Mise en évidence d’un phénomène kamikaze européen qui n’a pas provoqué de réaction spécifique.  

Combien de djihadistes en France ?

Les failles du renseignement et de l’institution judiciaire ont mis en évidence la difficulté d’identification des candidats au djihad et de surveillance de leurs déplacements. Le Centre national d’assistance et de prévention de la radicalisation (CNAPR), mis en place en 2014, aurait reçu "3800 signalements pertinents" de "familles confrontées au phénomène de la radicalisation". Mais certaines ne se sont probablement pas manifestées.

Manuel Valls a indiqué le 24/11/2015 que 20.000 personnes font l’objet d’une fiche S (pour atteinte à la sûreté de l’Etat) en France dont 10.500 pour leurs liens avec la mouvance islamiste. Ces personnes peuvent être en France ou non et de nationalité française ou étrangère. Les fiches S sont une des sous-composantes du fichier des personnes recherchées qui en comporte 21 et concernent 400.000 personnes. Ces fiches n’entraînent aucune mesure directe à l’exception des fiches J et PJ (personnes recherchées par la justice et la police). On ne peut légalement ni interner ni encore moins expulser toutes les personnes fichées S.

La fiche S n’a donc qu’un rôle d’alerte sur la dangerosité d’une personne. Elle peut être effacée au bout d’un an si la personne ne commet aucune infraction et se fait oublier dans des réseaux dormants. Elle n’est donc pas un outil opérationnel pour lutter contre le djihadisme.

Le nombre de retours ne l’est pas plus. Certains se sont probablement radicalisés sur place. D’autres se sont repentis. Même s’ils sont repérés et surveillés, ils ne constituent qu’une partie de ceux qui ambitionnent de vaincre ou de mourir pour leur cause en perpétrant des attentats sur le territoire national. Les mesures pour leur interdire la sortie du territoire ou pour exercer un contrôle renforcé sur Internet n’ont que peu d’impact sur les fanatismes.

Les cercles concentriques

Nous avions dès 2011 dans la croisade islamiste : pour en finir avec les idées reçues  et dans une tribune de Planet du 26/01/2015 mis en évidence que la mouvance musulmane en France se structurait autour de quatre cercles concentriques allant de l’appartenance à l’islam à l’engagement dans l’action terroriste : le vaste cercle de ceux qui se rattachaient à l’islam, enfants compris (8 millions dont 7,7 en métropole), les pratiquants (3,5 millions), les islamistes radicaux (70.000 à 160.000) et les futurs terroristes (quelques dizaines).

Ces deux derniers chiffres sont désormais à revoir à la hausse . Les islamistes radicaux, si on en juge par ceux qui mettent un "like" devant les prêches salafistes de l’imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, seraient au minimum 180.000.  Quant aux candidats terroristes, ils se comptent davantage par centaines que par dizaines. L’exemple des kamikazes a généré de nombreuses vocations de héros tout prêts à s’auréoler de la gloire du martyr. 

En vidéo sur le même thème :Martyr, Daech... que signifient ces termes djihadistes ?

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