Commandant de bord à Air France, François Suchel a récemment écrit un livre pour raconter le quotidien de son métier. Une véritable mine d’or pour quiconque s’est un jour demandé ce qui se passait vraiment dans le cockpit d’un avion.

©Editions Paulsen

Planet : A quoi correspond le titre de votre livre ?

François Suchel* : "Six minutes vingt-trois c’est en fait le temps qu’a duré un incident qui aurait pu très mal se terminer sur un vol Paris-Zurich. A l’époque j’étais un jeune copilote de 22 ans et j’effectuais ce vol avec un commandant de bord qui m’avait jugé pas assez sérieux lors d'un précédent vol où il n’avait pas apprécié que je sorte un livre dans le cockpit. Il m'avait fait la leçon. Depuis, la communication était défaillante entre nous. Me sentant dévalorisé, je n’ai pas osé intervenir suffisamment tôt pour lui signaler une erreur dans le calcul de son point de descente. Essayant de rattraper les choses, nous nous sommes ensuite retrouvés dans ce que l’on appelle un entonnoir : une grosse charge de travail à effectuer dans un temps très réduit. Une situation qui peut donner lieu à une saturation et donc, de fait, générer des erreurs. J'ai été amené ce jour là à reprendre les commandes de l'appareil alors que nous plongions vers le relief de Zurich. Heureusement, tout s’est bien terminé mais la sécurité du vol a véritablement été compromise. D’où l’importance de la communication entre les différents membres d’équipage.

 

Planet : D’autres évènements ont-ils particulièrement marqué votre carrière ? 

François Suchel : Il y eu la naissance de mon fils. Ce jour-là, je volais en tant que copilote avec ma femme à bord. Nous revenions d’un séjour en Thaïlande et elle était enceinte de sept mois. A l’aller tout s’était très bien passé mais au retour, elle a commencé à avoir des contractions régulières. Nous avons donc demandé s’il y avait un médecin à bord. Il n’y avait qu’un interne en médecine qui malheureusement ne pouvait pas faire grand-chose. Du coup, nous avons appelé le Samu de Paris qui nous a aidé du mieux qu’il pouvait. Nous avons aussi réveillé le gynécologue de mon épouse en pleine nuit. A ce moment-là, nous survolions le sud du Pakistan. Une conservation surréaliste ! Sur les conseils du médecin, le commandant de bord a décidé de dérouter l’avion vers Dubaï. Là, ma femme a été très rapidement prise en charge et admise à l’hôpital. J’étais persuadé qu'il s'agissait d'une fausse alerte. Selon moi, j’allais ramener les passagers en France et revenir quelques jours après chercher mon épouse. Mais une heure après avoir décollé, un message ACARS (le système qui permet d’échanger des messages écrit entre le sol et le pilote) est sorti de l’imprimante : 

1-     Un petit garçon est né

2-     Maman ok Bébé ok dans couveuse

3-     Félicitations

4-     SVP nous contacter au CCO

5-     Attendons tous son prénom

C’est un souvenir incroyable !

 

Planet : Certains évènements ont cependant dû être moins gais…

François Suchel : Le métier de pilote nous plonge au cœur des enjeux du monde d’aujourd’hui. Des collègues m’ont raconté des histoires qu’ils ont vécues et qui m’ont marqué. J’en évoque certaines dans mon livre. Il y a notamment celle du dernier ‘Charter Pasqua’. A cette époque-là, Air France, qui avait signé une convention avec le ministère de l’Intérieur, affrétait des vols entiers de reconduits aux frontières. Mais l’un d’eux a un jour tourné à l’émeute. Les passagers se sont rebellés contre les policiers, allant jusqu’à s’emparer de leur matraque. Un fonctionnaire y a même perdu un œil. Terrorisé, le personnel naviguant s’était quant à lui barricadé dans le cockpit. Depuis, Air France continue de faire voyager des reconduits aux frontières mais à raison d’un ou deux par vol seulement. 

 

Planet : On entend souvent dire que les pilotes d’un avion se reposent beaucoup sur le pilotage automatique…

François Suchel : Le pilotage automatique, ou "Georges" comme nous le surnommons, n’est pas notre tête, mais il est notre main. Si nous lui demandons de foncer dans une montagne, il le fera…parfaitement bien. Les automatismes ont leur propre logique, et peuvent devenir redoutables, lorsqu'ils sont mal programmés. C’est un peu comme une cordée en montagne. Nous sommes 3 dans le cockpit. Le commandant, le copilote et Georges. Si Georges nous tire en arrière, nous ne pourrons jamais atteindre le sommet. C’est pourquoi nous vérifions sans cesse que nous avons tous les trois le même projet d'action.

Nous devons également anticiper les éventuels problèmes à venir. Ce n'est pas Georges qui va nous dire, si nous survolons la Sibérie, vers quels aéroports nous pourrons dérouter l’appareil, en cas de panne moteur. Cette préparation, actualisée en permanence, nous fera gagner un temps considérable et nous évitera un stress inutile qui diminuerait nos capacités cognitives.

 

Planet : Quelle est votre pire crainte en plein vol ? *

François Suchel : Un feu non-maitrisé dans la cabine. Dans ces cas-là, l’espérance de vie des passagers et du personnel naviguant n’est que de 20 minutes… C’est pour cela que nous sommes aussi intransigeants vis-à-vis de la cigarette à bord. 

 

Planet : L’affaire Andreas Lubitz, le jeune copilote qui a précipité un appareil de la Germanwings dans les Alpes l’année dernière, a-t-elle changé votre manière de voler ? 

François Suchel : Forcément, cette affaire m’a marqué. J’ai été sidéré. Elle a également donné lieu à la mise en place de nouvelles mesures de sécurité à bord des vols Air France. Dorénavant, le pilote ou le copilote ne peuvent pas rester seuls dans le cockpit. Lorsque l’un d’eux veut par exemple aller aux toilettes, un membre d’équipage est tenu de venir à l’intérieur de la cabine de pilotage. Mais ce n’est que du baume au cœur destiné à rassurer les passagers. Dans les faits, le pilote ou le copilote n’ont pas besoin d’être seuls pour crasher l’appareil. S’ils ont vraiment envie de le faire, ils ont de grande chance d’y arriver, même si quelqu’un se trouve à côté d’eux. Il est très difficile de trouver une parade à la folie.

 

Planet : Qu’aimeriez-vous dire aux personnes qui ont peur en avion ? 

Publicité
François Suchel : De lire mon livre! Car bien souvent, c'est l'inconnu qui fait peur. Et qu’elles n’oublient pas que ceux qui sont aux commandes de l’appareil sont également à bord. Et que, tout comme elles, ils ont envie de rentrer à la maison". 

 

*François Suchel est l’auteur de 6 minutes 23 séparent l’enfer du paradis (éd. Paulsen)

 

Vidéo - Retrouvez ci-dessous notre zapping Actu du jour :