Barcelone, ou le djihadisme en quelques clics

Les récentes attaques au camion fou ont été commises par des terroristes ayant eu recours à Internet à des fins d’endoctrinement puis de "glorification" de leur action.

Attaquer des symboles

Les démocraties occidentales doivent désormais faire face à un problème qui trouve son origine symbolique avec le choc du 11 septembre 2001 (cf. Pascal Lardellier, "11 septembre 2001. Que faisiez-vous ce jour-là ?" ; L’Hèbe, 2006). En 2015, la France a, elle, connu un double choc : celui du massacre de Charlie Hebdo et des clients du supermarché Hyper Cacher les 7 et 9 janvier, suivi des attentats parisiens du 13 novembre.

En frappant Barcelone, symbole d’Erasmus et de L’Auberge Espagnole, "les djihadistes nous frappent non pas pour ce que nous faisons mais parce que nous sommes", rappelle le philosophe Pascal Brukner. Pour lui, l’Espagne représente, aux yeux des djihadistes et des musulmans intégristes, une terre musulmane, symbole de la grandeur de l’islam avant la chute de Grenade. Pour ces derniers, elle a été illégalement reconquise par Isabelle la Catholique...

Daech parvient aussi à séduire les jeunes à travers un storytelling bien rôdé qui utilise et travestit des termes tels que "Hijrah", "Jahiliya", "Murtadd", "Tâghût", "Tawhid"

La radicalisation, outil de construction identitaire

En 2006, un travail de recherche mettait en évidence la montée des "recrutements sauvages" dans les rues de Saint-Denis. Sous couvert de bienveillance, d’entraide et de moralisation, les islamistes séduisaient de nombreux jeunes en perte de repères et en quête de sens, en leur "vendant du rêve" avec la religion comme toile de fond. Le phénomène ne fera que se développer, les signalements se faisant plus fréquents.

La quête peut être considérée comme une forme de passage, un rite nécessaire à la construction identitaire de l’adolescent. Du rite au risque, on ne peut pas ne pas évoquer ici les "ordalies", concept issu tout à la fois de l’histoire et de l’anthropologie, les "ordalies" ou cette mise en danger de soi, cette exposition au danger et à la mort, via, littéralement, "le feu de Dieu", pour s’éprouver, grandir ou mourir.

Pour devenir adulte il doit développer un rapport au corps et au risque, passer des épreuves, faire des guerres (qui peuvent être intérieures), mourir symboliquement et renaître. L’allusion au concept de "guerre intérieure" n’est pas dénuée de sens puisque le djihad intérieur désigne le combat mené quotidiennement par les musulmans qui luttent contre leurs passions et leurs émotions.

En recherchant seuls ce risque nécessaire, ils deviennent vulnérables face à des processus endoctrinaires qui peuvent être assimilés à de véritables "lavages de cerveau".

Sans cadre, la vulnérabilité s’installe

Les adolescents sans "cadre" peuvent donc être exposés à des prédicateurs habiles, moralisateurs et rassurants ou des groupes apportant des réponses toutes faites pour "soigner leurs egos froissés". Ces prédicateurs jouent allègrement sur le sentiment d’infériorité, ainsi que sur la carence d’estime de soi, notamment chez certains jeunes de quartiers sensibles stigmatisés depuis leur plus jeune âge.

Pour David Thomson, journaliste spécialiste du phénomène djihadiste :

"Il existe un dénominateur commun entre tous les Français djihadistes, au-delà des générations et des époques, c’est qu’ils se reconnaissent tous une djahilia, c’est-à-dire une période d’"ignorance pré-islamique". Alors qu’ils étaient musiciens, fonctionnaires, militaires, délinquants menant une vie familiale rangée, tous font part d’une vie hors de la piété avant leur conversion. Dans leurs cas, il est assez clair que la conversion s’inscrit dans un processus de quête spirituelle, une démarche rédemptrice."

Pour l’auteur, les acteurs interrogés "vivent le djihadisme comme une purification qui les laverait des souffrances ou péchés commis."

Internet facilite les recrutements

L’apparition d’Internet et des réseaux sociaux a simplifié les étapes du recrutement, elle permet désormais une "prise directe". Alors qu’au Royaume-Uni, Twitter est davantage utilisé (50 000 comptes seraient liés à Daech), en France, c’est Facebook qui a été privilégié comme canal.

Autre réseau possible, la messagerie cryptée Telegram, qui a par exemple permis aux assaillants de Saint-Étienne-du-Rouvray de se coordonner. Telegram a indiqué qu’entre 60 et 70 profils et canaux liés à l’État islamique sont supprimés par jour, avec une moyenne de 2 000 supprimés en tout par mois en 2016.

Pour le journaliste David Thomson, "les jeunes qui découvrent les hadiths sur Internet sont complètement sourds à tous ceux qui, à la mosquée, peuvent essayer d’expliquer que le sens des prophéties s’inscrit dans un contexte. Pour eux, qui sont venus aux textes sacrés seuls ou avec la propagande djihadiste, l’interprétation historique ou figurée est une 'innovation', c’est-à-dire la pire des choses puisqu’elle dénature et biaise le sens qu’ils pensent être original".

Logique paranoïaque et obsession de la pureté

Dans les premiers échanges en ligne, les "sergents recruteurs" de Daech savent déceler des questionnements liés à la pureté, auxquels ils vont "répondre". Des techniques sectaires vont être mobilisées : discours paranoïaques (persécution, complotisme), sentiment de supériorité brimé, glorification de la virilité.

À l’individualisme occidental, les recruteurs opposent une communauté, celle des "frères". La problématique de la pureté est omniprésente, car dès le basculement dans le salafisme, tout devient impur (nourriture, loisirs, éducation, médias, famille) ! Mais cette recherche de la pureté est souvent paradoxale, particulièrement dans les zones périurbaines. Dans celles-ci, afin de s’affranchir de ce qui reste du "pater familias", des jeunes musulmans n’hésitent pas à offrir un pèlerinage à la Mecque (Hadj) à leur père pour se "racheter une conscience" et ainsi bénéficier d’une forme "d’immunité paternelle" face aux actes illicites commis.

La fascination des jeunes pour la violence extrême s’exprime par le visionnage des mises en scène horribles de "l’organisation État islamique", multi-rediffusées. La barbarie de l’EI, via des décapitations scénarisées et diffusées, constitue un élément de sophistication important.

Les réseaux sociaux entrainent la bascule

Quand une personne est porteuse de questionnements sur la religion, les rabatteurs islamistes lui proposent de prier Dieu. Si le jeune ne connaît pas la prière, il va suivre les liens qui lui sont proposés. S’il trouve le site bien fait, il va le "liker" sur Facebook. Par ce simple acte, il deviendra visible et pourra être contacté facilement. Le futur djihadiste est prédisposé à accepter un acte plus coûteux, tels le meurtre ou l’attentat suicide.

Les djihadistes fanatisent leurs "cibles", repérées puis charmées et harcelées tour à tour. Les cibles sont des personnes en rejet de l’autorité, car ayant perdu le sens de leur existence, cherchant confusément une identité de substitution. Dès lors, les recruteurs du djihad leur promettent une mission de premier plan, ancrée sur un discours millénariste bien rôdé : ils vont devenir les serviteurs et les acteurs d’une société nouvelle, juste, aimante et bonne…

L’éducation et le lien intergénérationnel comme solutions

Contre ces dangers réels, il faut adopter une posture éducative envers une jeunesse déstabilisée.

D’après Serge Tisseron, chercheur à l’Université Paris VII, les parents doivent apprendre à leurs enfants à se protéger. Seul bémol, ces derniers maîtrisent très souvent beaucoup mieux les réseaux sociaux que les premiers. Aussi, ne serait-il pas plus pertinent d’intégrer dans les programmes scolaires des "ateliers de sensibilisation aux risques de dérives sectaires et/ou à la violence", et ce, bien avant qu’ils ne soient adolescents ?

Force est de constater que la fracture entre générations place adolescents et adultes dans une posture de défiance et d’incompréhension. Il revient donc aux parents, enseignants et pouvoirs publics de retisser un lien. Celui-ci leur permettant de (re)prendre leurs responsabilités. Car, si la jeunesse dispose des moyens pour être créative et innovante et bâtir le monde de demain, ces mêmes moyens peuvent très bien la mener à sa perte s’ils ne sont pas "encadrés" par des corps intermédiaires (éducateurs, enseignants, médiateurs…). Ces derniers introduisent de la distance et du recul pour ré-enchanter la citoyenneté, comme idéal de vivre-ensemble.

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Richard Delaye, Yves Enrègle et Pascal Lardellier ont co-dirigé l’ouvrage "Oser la laïcité", EMS, 2017. Richard Delaye est VP de l’Observatoire Economique des Banlieues.

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