Le président de la République peut-il encore prétendre avoir une vie privée ? Qui est responsable du grand déballage qui s’opère actuellement ? Dans "Vie privée, vie publique, un voyeurisme d’Etat", Philippe Labi tente de répondre à ces questions. Entretien avec l’auteur.

Planet : Selon vous, le président de la République peut-il encore avoir une vie privée ?Philippe Labi* : "Nous somme véritablement dans une monarchie républicaine. Et, à l’instar de ce qui se passait du temps des rois de France, les Français ont aujourd’hui un rapport très particulier, voire passionnel et même irrationnel avec le chef de l’Etat. Ils s’intéressent à tout ce qui le concerne, même à ce qui ne devrait pas les regarder. Malgré tout, je pense que si le président de la République veut avoir une vie privée, il peut en avoir une. L’article 9 de la Constitution le lui permet d’ailleurs, même si selon Carla Bruni-Sarkozy il est devenu obsolète. Le locataire de l’Elysée a véritablement les cartes en mains. Les médias jouent certes un rôle important dans le déballage de sa vie privée mais ils ne sont pas une finalité, uniquement un moyen de s’exprimer. Au président de donner le ton, d’imposer la manière dont il souhaite que sa vie privée soit abordée, et de fixer les limites.

Planet : A-t-on toujours assisté à un tel déballage ?Philippe Labi : Non, avec le Charles de Gaulle et Jacques Chirac les limites étaient clairement posées. Pour le premier il s’agissait d’une autre époque, tandis que le second a mis de vraies barrières. C’était un séducteur mais il protégeait sa vie privée. Quand il en parlait, il n’allait jamais trop loin ni ne tolérait que quelqu’un d’autre le fasse. Tout a véritablement explosé avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. Il a complètement changé la donne. Il connaissait parfaitement les médias et a voulu en profiter pour imposer son tempo, polariser l’attention. Souvenez-vous de sa conférence de presse en 2008 où il expliquait qu’il assumait sa volonté de rompre avec la tradition hypocrite de ses prédécesseurs. Nicolas Sarkozy ne voulait pas de distance entre lui et les Français. Aussi, s’était-il permis d’évoquer sa relation avec Carla Bruni-Sarkozy en ces termes : 'c’est du sérieux'. Dernièrement, des clichés de lui en vacances avec son épouse ont même été publiés en Une de Paris Match.

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Mais si Nicolas Sarkozy assume le fait de dévoiler volontairement un peu de sa vie privée, son successeur à l’Elysée ne veut pas le faire. Le président socialiste refuse toute exhibition de ce pan de sa vie. Mais son choix a pourtant été mis à mal à plusieurs reprises. Que ce soit par François Hollande lui-même lorsqu’il s’est affiché avec Ségolène Royal et Valérie Trierweiler, ou par les médias comme Closer en janvier 2014.

Planet : Justement, en quoi ce manque de vie privée peut-il nuire à l’image présidentielle ? Philippe Labi : Des photos du chef de l’Etat à scooter ou en maillot de bain banalisent son image alors qu’il est censé incarner celui qui est au-dessus, qui donne le cap à suivre et prends les grandes décisions. Les médias sont responsables, bien évidemment. C’est à eux de jauger ce qu’il faut ou non publier et de mesurer les conséquences que cela peut avoir. Mais le président, et plus largement les politiques d’aujourd’hui, ont aussi leur part de responsabilité. Ils font partie de ce que j’appelle la génération des enfants des médias. Ils ont envie de leur plaire, ils veulent qu’ils parlent d’eux mais jamais trop ni pas assez. Or, le problème vient souvent du dosage qui est fait d’un côté comme de l’autre.

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Planet : Jusqu’où peut-on aller comme ça ?Philippe Labi : Outre le président et les médias qui doivent respectivement fixer des limites et s’interroger sur les sujets qu’ils traitent, c’est également aux Français de définir ce sur quoi ils ont envie de se concentrer. Aux Etats-Unis, la question a déjà été tranchée : le président est un ‘show man’ assumé. D’ailleurs, là-bas notre pays est perçu comme étant doté d’une vieille Constitution et dont les principes sont aujourd’hui balayés par l’air du temps. Il est peut-être temps que l’on se positionne sur l’image que l’on souhaite renvoyer du président".

*Philippe Labi est l’auteur de Vie privée, vie publique, un voyeurisme d’Etat (ed. First)

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