A quelques jours des municipales, ce scandale politico-judiciaire aura vraissemblement des conséquences. Sur fond de trafic d'influence, le gouvernement n'a pas réussi a tirer profit de cette affaire qui aujourd'hui fait le jeu de l'opposition. Qui gagne? Qui perd? Eléments de réponse.

L’affaire qui embarrassait jusque-là fortement la droite éclabousse depuis hier soir la majorité affaiblissant particulièrement Christiane Taubira. Suite aux révélations de Jean-Marc Ayrault sur le plateau de David Pujadas, l’UMP à l’unisson demande la démission de l’actuelle garde des Sceaux. "Affaire d’Etat", "espionnage politique", "menteurs"… les qualificatifs de manquent pas chez les ténors de la droite qui voient là l'opportunité, jusqu’ici inespérée, de contrattaquer. Mais, qui sont les gagnants et les perdants de ce scandale qui ne semble n’épargner personne? 

 

  • Nicolas Sarkozy (un peu moins perdant): L’aveu du Premier ministre ainsi que les révélations du Canard Enchaîné permettent de détourner l’attention sur le Gouvernement alors que l’ancien Président se trouvait, et se trouve encore aujourd’hui, dans une tourmente médiatico-judiciaire inédite. Si ce rebondissement dans l’affaire des écoutes ne change pas grand-chose dans le déroulement des investigations judiciaires dans lesquelles son nom est cité, ce nouveau couac gouvernemental lui donne une légère respiration et offre à son camp la rare opportunité de s’unir et de faire oublier un temps ses affaires internes. Un peu de répit médiatique, c’est déjà beaucoup.

 

  • Jean-Marc Ayrault (perdant) : Excellent dans l’art de la confusion, la sortie de Jean-Marc Ayrault hier a une nouvelle fois considérablement affaibli la crédibilité de son gouvernement. Si le contenu même de ses révélations laisse perplexe une part importante de la presse, c’est une nouvelle démonstration d’amateurisme qui est pointée du doigt par l’opposition qui a d’ailleurs invité le Premier ministre à venir s’expliquer devant les parlementaires. Cet énième couac, affaiblit donc davantage la position déjà bancale du chef de Matignon.

 

  • Christiane Taubira (plutôt perdante) : Désavouée sur le plateau de France 2 par son Premier ministre, Christiane Taubira a fait l’objet ce matin d’innombrables attaques de la part de l’opposition. De Michelle Alliot-Marie à Jean-François Copé, les leaders de l’UMP crient tous à l’éviction immédiate de la ministre de la justice alors soupçonnée de tirer les ficelles de l’affaire dans l’unique but de nuire par "acharnement judiciaire" à Nicolas Sarkozy. Elle a alors réagi en milieu de journée martelant d’emblée : "Non, je n'ai pas menti. Non, je ne démissionne pas". Elle se dit également "éberluée" et "interloquée d’entendre parler d’espionnage politique" confessant malgré tout un "éventuel malentendu". La garde des Sceaux, qui a pu montrer sa combativité lors de la Loi sur le mariage pour tous, pourrait dès lors souffrir du hiatus entre ces propos et ceux tenus lundi sur le plateau de Claire Chazal ainsi que du feu nourri provenant de la droite dont elle la cible.

 

  • Jean-François Copé (gagnant mais...): C’est probablement celui qui s’en sort le mieux dans cette affaire. Au cœur la semaine dernière de "l’affaire Bygmalion" dans laquelle le président de l’UMP est soupçonné d’avoir favorisé ses proches via des surfacturations, ce cafouillage gouvernemental tombe à point nommé pour celui qui voit l’occasion rêvée de noyer cette affaire. Maîtrisant le "théorème de Pasqua", consistant à agiter plusieurs affaires en même temps dans le but de perdre l’opinion dans un imbroglio judiciaire insignifiant, il pourrait sortir pour un temps "blanchi" des soupçons pesant sur lui. En revanche, si grâce au soutien de son camp, Nicolas Sarkozy sort indemne de toutes ses affaires, Jean-François Copé s’éloignera encore plus de son objectif de 2017. Ironie du calendrier, nous apprenons aujoud'hui que la société Bygmalion doit un million d'euros au Ministère de l'Éducation Nationale. Voilà qui devrait écourter le répit que le gouvernement lui a offert.

 

  • François Hollande (pas tout à fait perdant): Pour l’instant épargné, c’est néanmoins dans le but de l’affaiblir que se déchaîne l’UMP en le soupçonnant, sinon d’être responsable de ces écoutes, mais au moins d’en "être au courant" et donc de les valider. Au dessus de la mêlée, le Président de République n'est pour l'instant pas inquiété par ses révélations et ses deux ministres pointés du doigts aujourd'hui répètent en boucle qu'ils ne l'ont jamais informé.

 

  • Manuel Valls (plutôt gagnant) : Expliquant ce matin sur RTL qu’il avait appris l’information "à l’occasion des révélations du Monde", Manuel Valls bénéficie de la part d’ombre des révélations du Canard Enchaîné. Ne parvenant pas à établir clairement le degré d’implication du ministre de l’Intérieur, le journal satirique ne peut définir le rôle qu'a eu Manuel Valls. Christian Lothion, ancien patron de de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), a aussi indiqué à l’AFP qu’il n’"avait pas informé le ministre de l’Intérieur Manuel Valls" du placement sur écoute de l’ancien président. Même si Frédéric Lagache, président du syndicat Allicance, soutient qu'il "ne pouvait pas ne pas être au courant", Manuel Valls ressort plutôt gagnant de cette affaire. Il pourrait effectivement avoir une carte à jouer en cas d’affaiblissement trop important de Jean-Marc Ayrault. 

 

  • Marine Le Pen (gagnante) : Et si, à quelques jours des municipales, la grande gagnante était Marine Le Pen? Fustigeant à l’envi "le système UMPS", la présidente du Front National aurait beau jeu de pointer du doigt cette affaire qui a le double avantage de nuire aux deux partis majoritaires. Offrant le spectacle désolant d’une élite qui se divise sous fond de trafic d’influences, cette "barbouzerie à la française" comme le qualifie Anne Sinclair pourrait incontestablement jouer le jeu des extrêmes et avoir ainsi avoir des conséquences dans les urnes dès le 23 mars. "Dans le climat "tous pourris" qui va en s’aggravant, autant le manque de listes – moins de 600 sur 36.000 communes – empêchera le FN de prospérer sur le vote antisystème lors des municipales, autant il en sera le réceptacle privilégié aux européennes de juin" avertit le politologue Thomas Guénolé sur le Nouvel'Obs. Même si son effort de dédiabolisation connaît quelques difficultés, Marine Le Pen pourrait alors tirer son épingle du jeu.

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