Citoyen du monde, plus que jamais

"Je ne suis ni Athénien, ni Grec, mais un citoyen du monde". Ainsi parlait justement  Socrate. En ces temps anciens, les hommes partaient à la conquête du monde pas à la défaite du monde. Aujourd'hui, l'appel au secours des réfugiés de guerre, comme l'afflux continu de migrants pour des motivations économiques, soulignent le grave déséquilibre qui règne dans notre monde. 

Entre les citoyens qui vivent en paix et ceux qui subissent la guerre. Entre les citoyens qui bénéficient du confort et ceux qui ont faim. Entre les citoyens qui luttent contre les conditions climatiques et ceux qui en profitent.  Nos vieilles démocraties européennes, fidèles à l'esprit munichois et à la ligne Maginot, peinent à s'adapter, sont engluées dans leurs guerres de mots, de murs et barbelés en mobilisation militaire contre les réfugiés plutôt que contre les terroristes.... Nos vieilles économies peinent à s'ouvrir au modèle de l'économie du partage. Nos vieilles démocraties peinent à s'ouvrir aux nouveaux outils de démocratie digitale. Nos vieilles sociétés peinent à s'ouvrir aux autres cultures.

Levi-Strauss soulignait très justement que pour être soi il ne faut pas être l'autre, défendant une "certaine imperméabilité". Est-ce que cela doit nous conduire à instaurer l'étanchéité à la Hongroise dont rêvent certains ? Elle serait mortifère.  Ouvrons-nous. A l'innovation. A la souffrance. Mais préservons nos racines.  Ouvrons nos âmes aux vivants. Mais pas sans protection. En écoutant les peurs légitimes de nos compatriotes.  Combien d'infiltrés parmi les réfugiés ?Avons-nous les moyens d'être généreux ?  Quand on réécoute les menaces du colonel Kadhafi en 2011, avant son élimination, on doit regarder en face la menace réitérée que ne manquent pas de nous proférer les leaders de l'Etat islamique. Quand on est généreux au nom de la France, en réalité, ce sont les Français qui paient.  Français nous devons, au-delà des discours désincarnés, entendre vos peurs si légitimes. C'est notre devoir.  Je vous écoute et je vous entends.   Et plutôt que réagir sous la contrainte, il faut agir sur le déclencheur.  Comment agir pour venir au secours des victimes de ces drames humains qui se déroulent sous nos yeux, viols, violences, décapitations,  génocides et actes de barbarie en tout genre ? Le 23 mai, prêchant dans le désert, j'invitais l'Europe à se mobiliser contre l'Etat IslamiqueMultipliant les plateaux de télévision, de radios, les tribunes et les interviews, lançant une pétition qui a réuni 54 parlementaires de droite et de gauche, des dizaines de conseillers consulaires du monde entier et des élus locaux, mais aussi plus de 2.000 citoyens audacieux, pour exiger une mobilisation européenne. Trois mois et demi plus tard, au sortir de la torpeur estivale, de nombreuses voix commencent, enfin, à s'élever pour réclamer la mobilisation internationale à laquelle nous invitons. Des voix de gauche et des voix de droite. A leur façon, l'actuel et l'ancien Président de la République. La photo de cet enfant mort sur une plage a réveillé des consciences.  À l'action militaire contre les responsables de cet exode, dont une action au sol pour aider les troupes régionales (feignant d'être en désaccord, en réalité le ministre des affaires étrangères comme l'opposition, n'ont qu'un pas à faire pour s'unir autour de l'idée d'une coalition internationale anti Daesh avec opérations terrestres mobilisant des hommes de la région, encadrés par des experts occidentaux), doit s'ajouter une réponse efficace et humaine pour faire face à l'urgence.  Alors que les pays européens ne cessent de se renvoyer la balle de façon indigne, un nouvel élan est donné par l'Allemagne et la France.

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La deuxième partie de la lettre adressée par le président Hollande et la chancelière Merkel aux autorités européennes, peut et doit permettre la mise en place du système opérationnel que je préconise : des camps de réfugiés hors Schengen.  Mais donnons-nous les moyens d'agir efficacement, en mobilisant les fonds européens, pour installer ces camps de réfugiés sur les côtes libyennes, en particulier, mais aussi sur tous les points névralgiques où s'organise le trafic de migrants, ainsi que des postes frontières européens. J'ai déposé une proposition de résolution européenne, signée par 10 députés de droite et de gauche, pour qu’une initiative française soit prise, afin de convaincre l'Europe d'agir.

Ainsi l'Europe, à l'image de ce que font les Etats-Unis avec leurs amis Canadiens, pourra gérer les flux migratoires à distance et reconstituer une frontière étanche avant même que les migrants ne puissent atteindre son territoire. Nombre d'aéroports canadiens organisent en effet le pré-dédouanement des passagers des vols à destination des États-Unis. Cela signifie qu'ils sont contrôlés par un agent de la U.S. Customs and Border Protection (CBP) avant leur départ. Ils n'ont ainsi pas d’autres formalités à remplir à leur entrée aux États-Unis.  Cela existe donc, contrairement à ce que certaines réactions intempestives, laisseraient penser : "En droit international, ça ne tient pas la route, explique Gérard Sadik de la Cimade. Cela reviendrait à créer un espace extraterritorial dans un Etat souverain." C'est à l'image de ce dispositif que l'Europe doit protéger ses frontières tout en faisant preuve d'humanité et de générosité avec ceux qui remplissent les conditions leur donnant droit à l'asile. En se donnant les moyens d'accueillir dignement, de nourrir et de soigner les familles de réfugiés, nous pourrons contrôler les passeports, vérifier les situations et sortir ces hommes et ces femmes en détresse des mains des passeurs et des trafiquants de faux papiers. Empêcher aussi l'intrusion de terroristes. Ces infiltrés que nous craignons tous à l'heure où la menace terroriste s'intensifie. Nous devons faire face à ce risque avéré. Mais si j'ai apprécié que cette idée soit reprise par le Président de ma famille politique et plusieurs personnalités de notre mouvement, je n'approuve pas le choix du vocabulaire retenu. Les mots ont un sens. Si j'ai parlé de camps de réfugiés et non de centre de rétention, c'est que comme les responsables du HCR je m'oppose à l'idée de lieu de privation de liberté.

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Ainsi ceux qui se rendront volontaire dans ces camps seront nourris, soignés et contrôlés. Je partage l'analyse de Pierre Henry, le Président de France Terre d'Asile : "Que l’on construise des centres d’accueil, d’hébergement et d’orientation des demandeurs d’asile, pourquoi pas? Mais en aucun cas il ne doit s’agir d’un lieu de privation de liberté."  Plutôt que de se répartir à contrecœur le "fardeau", agissons donc en amont,  appuyons-nous ensuite sur l'élan populaire de générosité qui s'est organisé immédiatement, à l'image de la réaction du peuple Islandais.  Brisons les amalgames, ne prenons pas en otage de tristes joutes politiciennes ce drame humain. Donnons-nous les moyens d'identifier et de secourir les réfugiés de guerre. Avec sang-froid et efficacité mais avec chaleur humaine et générosité  Quant à la migration économique, comment pouvons-nous nous donner les moyens de la maîtriser en évitant l'égoïsme et l'angélisme ?  En choisissant là aussi d'agir plutôt que de réagir.  Accueillons d'abord ceux dont notre pays à besoin. On souligne parfois la générosité de l'Allemagne, en oubliant son cruel besoin de main d'œuvre faute à sa démographie évanescente. Tous les pays du monde autorisent la venue, la favorisent même parfois, de migrants dans les secteurs où leur économie le nécessite.  Nous avons eu raison de mettre en place une politique d'immigration choisie en 2007.  Mais j'ai du me battre au sein même de la majorité de l'époque pour faire admettre l'idée d'une régularisation au cas par cas, pour des motifs de travail, de sans-papiers en France. Pierre Méhaignerie m'a courageusement soutenu. Je fis deux fois la une du journal Le Monde sur ce sujet tant la polémique entretenue prend, si souvent, le pas sur le bon sens. Pour les étrangers qui vivent en France, en 2008, je faisais voter à l'Assemblée nationale un dispositif préparé avec les caisses d'épargne permettant, sur le modèle du plan épargne logement, d'inciter par une aide fiscale à la création d'entreprise, et donc d'emplois, dans le pays d'origine des immigrés installés sur notre sol.  Je la finançais par la baisse à dûe concurrence de l'aide au développement si souvent détournée de son objectif. Parce que je fais confiance à l'initiative individuelle.  Discréditée de manière indigne par le porte-parole PS de la commission des finances de l'époque, Monsieur Cahuzac, alors même qu'elle avait été soutenue par certains de ses collègues de l'époque dont l'actuelle ministre, Madame Pau-Langevin, cette idée fit inutilement polémique et ne fut pas votée au Sénat. Je l'ai relancée par amendement dans la loi Macron et le ministre de l'Economie m'a promis d'y travailler avec moi. Je m'en réjouis. Car nous ne réglerons durablement la question de l'exode économique qu'en aidant les pays sources d'immigration à offrir des conditions de vie décentes à leur population.  Jean-Louis Borloo s'y attèle très justement avec sa fondation pour électrifier l'Afrique.  C'est dans ce sens qu'il nous faut agir massivement et en urgence.  On est tellement mieux au milieu des siens.  Quand à la peur légitime et justifiée du terrorisme et de la montée de l'extrémisme religieux dans notre pays, là aussi nous devons agir. Si les réfugiés font si peur, c'est qu'ils viennent de pays musulmans et que dans le même temps se développe sur notre territoire la gangrène fondamentaliste. Évitons les amalgames mais agissons en conséquence.  Soyons radicaux contre les extrémistes religieux. Dans une interview au Figaro, je demandais, il y à deux mois et demi, de fermer les lieux de prières tombés aux mains des prédicateurs salafistes et extrémistes, lieux identifiés par nos services. Depuis, malgré des réactions positives de part et d'autre à mes déclarations, où en sommes-nous ? Je demandais la création d'une commission d'enquête pour identifier, calmement, les lieux de prêches, y compris sur internet, comme les associations, présentant un danger. Depuis onze semaines, rien, si ce n'est un accusé de réception à ma demande.  Attendons-nous qu'il soit trop tard ?  Agir plutôt que réagir.  J'invite chaque politique, de droite comme de gauche, à privilégier cette attitude. Anatole France, l'une des consciences éclairées du siècle dernier, au nom si symbolique, grand dénonciateur du génocide Arménien, disait très justement :  "Qu'on le veuille ou non, l'heure est venue ou de devenir citoyen du Monde ou de voir périr toute civilisation."Ainsi nous serons au rendez-vous de notre histoire et de celle du monde. Ainsi nous redonnerons l'espérance.  Agir c'est aussi engager une action diplomatique résolue avec les Etats-Unis, les Russes et tous les grands pays pour permettre à tous ces réfugiés de regagner paisiblement la terre qu'ils aiment et qu'ils ont dû se résigner à fuir sous les coups. Soyons acteurs de paix. Agir plutôt que réagir. En n'oubliant jamais que tout citoyen du monde à un chez-lui qu'il doit pouvoir regagner librement. On est tellement mieux chez-soi.

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