Le tout nouveau président du Conseil français du culte musulman (CFCM) a répondu à nos questions sur la religion musulmane, le salafisme, les conversions à l'islam...

Le 30 juin, Anouar Kbibech a succédé à Dalil Boubakeur à la tête du Conseil français du culte musulman (CFCM), la plus haute instance représentative de l'islam en France. Quelques jours après les attentas meurtriers du vendredi 26 juin, il a répondu à nos questions.

Planet : Comment réagissez-vous aux récents attentats ?

Anouar Kbibech : Nous avons été profondément consternés et horrifiés par tous les attentats qui ont été perpétrés vendredi. L’ensemble des Institutions et des Fédérations musulmanes, notamment le CFCM et le RMF (Rassemblement des musulmans de France, NDLR), ont unanimement condamné ces actes lâches et barbares. Il faut souligner qu’un nouveau seuil dans l’horreur et dans la barbarie a été franchi puisqu’un homme a été décapité sur le territoire national ! Ces attentats inqualifiables ont été en plus commis un vendredi, en plein mois sacré du Ramadan, mois de miséricorde, de paix et de fraternité. L’émotion dans la communauté nationale est très forte et les musulmans de France sont profondément choqués par ce qui vient de se passer.

Comment expliquer que de nombreux musulmans basculent dans le terrorisme ?

Tout d'abord, il faut saluer la prise de conscience des musulmans de France de la gravité des risques de basculement dans la radicalisation et dans la violence de certains jeunes. Certes, leur nombre constitue heureusement une infime minorité. Mais l'horreur des actes commis et leur impact sur l'image de l'islam et des musulmans sont énormes. Tout ceci démontre la nécessité de la mobilisation de tous, chacun à partir de son périmètre de responsabilité, pour comprendre les racines du mal et élaborer un plan de prévention qui soit global. Le fait que ces actes soient commis au nom de l'islam affecte davantage les musulmans qui rejettent totalement le dévoiement du texte sacré pour justifier des actes qui ne peuvent se revendiquer d'aucune religion ni d'aucune cause.

Selon vous, les jeunes se radicalisent en prison ou à la mosquée ?

Quand on examine le parcours des auteurs de ces attentats, nous pouvons effectivement détecter des cas de radicalisation en prison. Ceci démontre la nécessité de renforcer davantage l'aumônerie pénitentiaire musulmane à la fois en nombre des aumôniers musulmans, mais également en qualité d'accompagnement et de formation de ces aumôniers et du personnel pénitentiaire. Par ailleurs, les cas de radicalisation à la mosquée sont pratiquement inexistants.

Par contre, les statistiques montrent que plus de 90% des cas de radicalisation se font sur internet et sur les réseaux sociaux. C'est à ce niveau que doit se faire un investissement conséquent pour construire un discours alternatif, qui réponde point par point à l'argumentaire actuellement utilisé sur ces réseaux.

Les imams dans les mosquées sont-ils suffisamment contrôlés ?

Tout d'abord, il faut rendre un grand hommage aux imams qui sont au contact au jour le jour avec l'ensemble des fidèles et qui font un travail formidable d'encadrement et d'orientation. Ces imams ont besoin également d'un accompagnement et d'un soutien pour faire face aux difficultés qu'ils rencontrent dans leur mission. Nous devons les aider, notamment par la mise à disposition d'une formation adéquate sur le plan théologique mais également sur la maîtrise de la réalité de la société française d'aujourd'hui.

Le CFCM n’est-il pas débordé par la mouvance salafiste ?

Il y a plusieurs familles dans le salafisme. Il y a les salafistes quiétistes ou piétistes qui n'aspirent qu'à vivre leur religion d'une manière, disons, orthodoxe. Il y a certains salafistes qui donnent parfois une dimension politique à leur démarche, mais sans basculer dans la violence. Et puis, il y a malheureusement certains jeunes qui souhaitent déstabiliser le fonctionnement de certaines mosquées. Mais les responsables de ces mosquées ont de plus en plus recours à la justice pour mettre chacun devant ses responsabilités. Le fait de fermer systématiquement ces mosquées n'est pas forcément la bonne solution, car ceci stigmatiserait l'ensemble des fidèles de ces mosquées. Il faut faire preuve de discernement et agir au cas par cas.

Comment expliquez-vous que de nombreux Français non-musulmans tombent dans le djihadisme en se convertissant ?

Les chiffres publiés par le ministère de l'Intérieur indiquent effectivement qu'il y a une bonne proportion de Français convertis parmi les jeunes qui partent en Irak ou en Syrie. Ceci démontre la nécessité d'un plus grand accompagnement des Français qui se convertissent à l'islam. Ils manquent parfois de repères et n'ont peut-être pas le recul suffisant pour faire la part des choses. Cet accompagnement est de la responsabilité des mosquées et des associations culturelles ou cultuelles de proximité.

Reconnaissez-vous l'existence de "deux Corans", celui de la Mecque et celui de Médine, aux sourates parfois plus violentes et qui serviraient aux terroristes à légitimer leurs actes au nom de la religion musulmane ?

Dans l'islam, il n'y a qu'un seul Coran. Certes, il y a des versets qui ont été révélés au Prophète à la Mecque et d'autres à Médine. Mais aucun de ces versets ne peut être utilisé pour justifier ou expliquer toutes les atrocités qui sont commises !

Le manque de hiérarchie dans l’islam ne voue-t-il pas cette religion à être éternellement divisée, tant sur le plan international que sur le plan national ?

Certes, dans l'islam il n'y a pas de clergé. Par contre, il y des imams qui peuvent éclairer les fidèles dans les mosquées et il y des savants musulmans (Oulémas) qui peuvent éclairer les musulmans à travers le monde (la Oumma). C'est pour ça que le CFCM est désormais convaincu de l'impérieuse nécessité de mettre en place un "Conseil Religieux" en France. Ce Conseil regrouperait des théologiens et des savants issus de l'ensemble des sensibilités de l'islam de France. Il aurait pour objectif notamment d'apporter l'éclairage nécessaire sur plan théologique sur la véritable signification de notion telles que le "djihad" ou la "hijra" (le fait de quitter un pays non-musulman pour aller dans un pays musulman).

Que pensez-vous des déclarations du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) pour qui le djihadisme serait moins grave que l’islamophobie ?

Publicité
Je ne suis pas sûr que le CCIF ait fait de telles déclarations. En tout cas, il ne faut pas chercher de la surenchère pour hiérarchiser la gravité entre le "djihadisme" ou "l'islamophobie". Il faut combattre les deux, un point c'est tout.

Vidéo sur le même thème : La journée des Républicains sur l'islam provoque une crise au CFCM