Ouagadougou : un carnage... prévisible

Dans la soirée du vendredi 15 janvier, à Ouagadougou, les terroristes du groupe Al-Mourabitoune, lié à l’Aqmi, ont attaqué un restaurant, le Cappuccino, et un hôtel, le Splendid, fréquentés par de nombreux expatriés, faisant 29 morts et 33 blessés. Ce même groupe avait revendiqué l’attaque et la prise d’otages à l’hôtel Radisson Blu de Bamako le 20 novembre 2015 (22 morts). L’assaut donné par les forces burkinabé et françaises avec une surveillance aérienne américaine a permis de libérer plus de 160 otages et d’abattre 4 djihadistes. Mais plusieurs se sont échappés. Cet attentat était malheureusement prévisible.

Un témoignage personnel

Qu’on me permette ici un témoignage personnel. En 2012, en mission au Burkina Faso pour le compte du ministère des Affaires Etrangères, j’avais été surpris de voir à l’université de Ouagadougou plusieurs  jeunes femmes circuler en niqab. Bien qu’il s’agisse de cas isolés, je n’avais jamais été témoin d’une telle scène, depuis ma première mission dans ce pays en 1988. Je m’en suis ému auprès des collègues burkinabés qui m’ont tous assuré qu’il ne s’agissait pas de "leurs" étudiantes. Des dénégations ou des silences gênés qui traduisaient un changement de climat. Il fallait désormais peser ses propos à l’aune de ses interlocuteurs. J’avais également été étonné qu’on me déconseille à mots couverts de me rendre dans la capitale musulmane de la région du Nord, Ouahigouya. De retour en France, j’ai fait rapport à mes commanditaires. Sans effet. Choqué, j’ai décidé d’arrêter mes missions en Afrique. Place aux jeunes et aux Africains que nous avons formés qui peuvent faire aussi bien et même mieux que nous !

Les signes précurseurs

Dans La croisade islamiste, sous-titrée "pour en finir avec les idées reçues" (Pascal Galodé  novembre 2011), j’avais analysé la montée de l’islamisme radical chez les cadres africains que je côtoyais régulièrement et j’annonçais l’invasion prochaine du nord du Sahel par les islamistes ainsi que l’éventualité d’attentats en France d’abord individuels puis par des groupes organisés. Sans effet également. Je ne suis pas le seul à avoir constaté cette évolution et je ne prétends pas jouer les Cassandre. Mais quand on travaille en Afrique et avec les Africains de la diaspora, il y a des signes qui ne trompent pas.

La comparaison de cet attentat avec celui du Radisson Blu est éclairante. Même revendication, même style d’attaques dans un pays récemment déstabilisé par des conflits, des coups d’Etat ou des élections avec la volonté de s’en prendre aux Occidentaux et aux Africains travaillant avec eux, même choix d’un hôtel célèbre d’une capitale pour un maximum de retentissement médiatique. Contrairement à ce qu’affirment les autorités, le danger islamiste existait. Un responsable roumain avait été enlevé dans une mine du nord au Burkina le 5 avril 2015. Ce même 15 janvier selon un communiqué de l'armée, "une vingtaine d'individus non identifiés lourdement armés ont perpétré une attaque contre des  gendarmes en mission à Tin Abao", près de la frontière nord avec le Mali, faisant deux morts et deux blessés. Et un couple de médecins australiens a été enlevé par les islamistes d’Ansar Dine.  

De plus, les mauvaises relations existant entre l’Aqmi et l’Etat islamique ne pouvaient que pousser les islamistes à la surenchère. Mokhtar Belmokhtar ("le borgne" et "Monsieur Marlboro") qui a longtemps dirigé Al-Mourabitoune et  qui ne serait donc peut être pas mort -contrairement aux informations de l’Aqmi elle-même-  avait annoncé que son groupe opèrerait en Afrique subsaharienne plutôt qu’au Maghreb.  

Pourquoi cette percée de l’islamisme radical chez les jeunes cadres africains ?

Autrefois l’islamisme radical ne trouvait audience que dans les couches de la population les plus pauvres des grandes villes, les précaires, les assistés, les chômeurs qui n’ayant plus rien à perdre ni à espérer de leurs dirigeants, et endoctrinés par certains imams mettaient leur confiance dans un changement radical de société. Depuis les années 2010, une minorité de jeunes cadres sont également atteints par cette idéologie. De fait, la plupart des dirigeants politiques et économiques africains sont âgés et en place depuis longtemps, l’image du « sage » si prégnante autrefois en Afrique est écornée par les scandales et la corruption qui gangrènent la société africaine du sommet jusqu’au bas de l’échelle. Ceux qui ont acquis un savoir-faire et aiguisé leurs dents attendent impatiemment que la place soit libre.

Les trois vecteurs de l’islamisme radical en Afrique : la perte de confiance dans la gouvernance

En dépit des discours des dirigeants qui leur promettent un avenir meilleur quand ils seront élus, chacun constate que sa situation personnelle ne s’est pas améliorée, et qu’il passe le plus clair de son temps à l’obscurcir pour trouver de quoi vivre et nourrir sa famille et ses proches. Les mêmes privilégiés se partagent places, honneurs et richesses même quand une écurie présidentielle ou une ethnie succède à une autre. Ceux qui ont consentis des sacrifices en temps et en argent pour acquérir une compétence spécifique n’ont comme choix que de s’expatrier, de faire allégeance aux dirigeants actuels ou d’attendre une hypothétique révolution.

La recherche du bouc émissaire

L’Afrique subsaharienne qui a essayé tous les régimes depuis le communisme soviétique ou castriste jusqu’au libéralisme de type Banque mondiale peine toujours à décoller. Comme l’a écrit le Camerounais Daniel Etounga-Manguelle, elle aurait besoin d’un "programme d’ajustement culturel" : ne pas chercher un bouc émissaire chez les autres, dans le pillage de ses richesses, la colonisation, le néocolonialisme occidental, américain ou chinois, le soutien de la France à des régimes prévaricateurs, mais s’interroger sur les causes de ses insuffisances. De ce point  de vue, les campagnes d’opinion françaises sur "la nécessité de la repentance" ou "le prix du sang versé" ne font que conforter le sentiment de victimisation des Africains et décourager toute tentative d’introspection.

La manne sunnite

Il faut y ajouter l’argent déversé à flots par les Etats du Golfe pour la construction de mosquées, la création de fondations caritatives, le financement de pèlerinages à La Mecque… qui induisent le sentiment que l’Afrique a des "protecteurs" qui lui veulent du bien. Cet afflux de capitaux se conjugue à un retour du religieux encouragé par la critique d’une civilisation occidentale incroyante, la détestation de l’Amérique et de la France présente via l’opération Barkane, et la progression de l’islamisme sur toute la planète qui pourrait augurer de son prochain triomphe. Les Africains qui ont retenu les leçons de l’histoire ne veulent pas être du côté des vaincus.  

Pour ne pas conclure

Après l’embrasement du Nigeria dont les feux se propagent dans les pays limitrophes, les troubles persistants au nord du Sahel, la déstabilisation de la Somalie, de la Centrafrique, du Burundi, de la RDC, l’émigration massive des Africains de l’Est, les massacres de Bamako et de Ouagadougou scandent la progression de l’islamisme radical en Afrique. La contagion pourrait rapidement gagner des pays africains à majorité musulmane figurant actuellement dans la liste des pays sûrs comme le Sénégal ou le Bénin. Ce ne sera pas faute d’avoir multiplié les avertissements.

En vidéo sur le même thème :Attaques djihadistes à Ouagadougou : les rescapés témoignent

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