Crise des migrants : 2016 sera pire que 2015

L’agence Frontex qui coordonne la surveillance des frontières européennes vient de fournir ses chiffres pour 2015. Selon son directeur Fabrice Leggeri, il y a eu en 2015 1,8 millions d’entrées irrégulières sur le territoire européen, "un chiffre historique et qui constitue un record depuis la seconde guerre mondiale". Il faut s’attendre selon lui à ce que ce record soit dépassé dans les prochaines années.

Les statistiques de Frontex sur les entrées sont-elles fiables ?

Bien que Fabrice Leggeri précise que "1,8 million d'entrées irrégulières ne signifient pas 1,8 million de personnes, puisque certains sont entrés plusieurs fois sur le territoire européen mais par différents pays", l’agence ne fournit pas d’estimations sur le nombre de migrants réellement arrivés dans l’Union Européenne (et non sur le sol européen) en 2015.

On peut comparer ces estimations avec le communiqué de l’Organisation Internationale des Migrations du 23/12/2015 qui précisait que 1.005.504 migrants seraient entrés de façon irrégulière en Europe en 2015 dont 972.500 par la Méditerranée selon les statistiques du HCR auxquels l’OIM ajoute plus de 34.000 par voie terrestre ce qui ne fait d’ailleurs pas tout à fait le compte. Près des trois quarts n’auraient pas fait enregistrer leurs empreintes digitales.

Ce flottement statistique ne correspond pas non plus aux entrées enregistrées dans les différents pays puisque l’Allemagne ayant accueilli 1.091.814 réfugiés en 2015 (http://www.bamf.de) et la Suède 163.000 (dépêche Reuters du 4/01/2016), ces deux pays à eux seuls totalisent plus de 1.250.000 entrées.

Ceci montre la faiblesse de l’appareil statistique international avec des écarts de près de 50% d’une estimation à l’autre sur le nombre de migrants irréguliers auxquels il faut ajouter tous ceux qui ne sont pas passés par la case demandeurs d’asile parce qu’ils savaient qu’ils n’avaient aucune chance d’obtenir le statut de réfugiés.

Et les sorties ?

La pléthore d’informations contradictoires sur les entrées s’accompagne d’une pénurie d’information sur les sorties. Le nombre de reconduites est un chiffre gris. Celui des retours volontaires ou des passages d’un pays à l’autre également. Il n’y a aucune coordination internationale sur cette question même si Frontex a reçu aujourd’hui la mission "d’aider les Etats membres à rapatrier chez eux les réfugiés dont l’Europe ne veut pas".

Pour que ces rapatriements soient organisés, il faut en effet que les consulats délivrent des laissez-passer aux déboutés ce que beaucoup ne font pas, et que des moyens logistiques importants soient mobilisés ce qui n’est pas le cas. Frontex a obtenu certes de la commission européenne "plusieurs dizaines de millions d’euros supplémentaires" pour faire de la politique de rapatriement. Mais quand on sait que selon l’estimation minimale de la Cour des Comptes françaises un débouté rapatrié revient en moyenne à 5528 euros, même avec 100 millions alloués, on ne pourrait en reconduire qu’un peu plus de 18000.

Encore faudrait-il que le débouté veuille bien embarquer ! Or comment accepter d’être reconduit dans un pays qu’on vient de fuir même si c’est pour des raisons économiques et non pas politiques ? Ajoutons que le soutien opérationnel de Frontex est conditionné par des décisions nationales en matière de reconduite dans lesquels Frontex ne peut ni ne veut s’impliquer.

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L’échec relatif des "hotspots"

Cette implantation selon Frontex est un élément structurant de la politique européenne "puisque cela permet d'avoir des lieux dans lesquels toutes les agences compétentes, nationales et européennes, travaillent ensemble pour enregistrer les migrants, les auditionner, déterminer leur nationalité...". Pour cela il faudrait que les hotspots soient un point de passage obligé et opérationnel des flux de migrants ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les pays seuls n’y arrivent pas. La Grèce est submergée et victime de plus de la crise financière. L’Italie baisse les bras. L’Autriche manque de personnel. L’Allemagne tente d’organiser la gestion des vagues migratoires mais reconnaît qu’elle n’avait pas prévu un tel afflux. La Suède songe à rapatrier 80.000 déboutés. Et la Grande-Bretagne se refuse à installer des hotspots à Calais ce qui pourtant lui permettrait de sélectionner ceux qu’elle accepte d’accueillir et de donner aux autres une réponse définitivement négative qui doucherait leurs illusions.

Quant à la Turquie sur laquelle l’Union européenne tente de se décharger, échangeant de la bonne conscience contre des milliards d’euros, elle dénonce la politique du "claquement de doigts" de l’Union Européenne. Elle a déjà fort à faire avec ses 2,5 millions de réfugiés sans compter tous ceux qui se pressent à la frontière avec la Syrie, et considère qu’avec une diminution des départs vers l’Union européenne qui ont été réduits à 2000 à 3000 personnes par jour, elle ne peut faire plus.

L’absence d’effectifs et de coordination

Il ne suffit pas d’établir des structures. Il faut encore qu’il y ait des effectifs suffisants pour assurer le bon fonctionnement de ces structures.

L’agence a demandé aux Etats membres en octobre 2015 de lui fournir 775 garde-frontières supplémentaires, mais n’en a obtenu que la moitié. La Commission a proposé en décembre 2015 de constituer une réserve permanente de 1500 garde-frontières disponibles à tout moment pour les opérations de Frontex. Ce n’est pas acquis et c’est peu de toute façon pour une frontière de l’Union européenne qui compte 13.983 kilomètres même si tous les points d’entrée ne sont pas utilisés par les migrants et leurs passeurs.

Vers le crash ?

"L’année 2015, résume Fabrice Leggeri, c’est une sorte de crash test grandeur nature… l'Union européenne, qui compte 500 millions d'habitants, peut absorber un million de personnes. La question qui se pose, c'est d'organiser tout ça aux frontières extérieures". Or la situation sera encore plus critique pour 2016 avec "la guerre en Syrie, la déstabilisation totale de la Libye, la situation dans une grande partie de l'Afrique subsaharienne - et notamment dans la Corne de l'Afrique -, la progression en Irak de groupes terroristes". L’enjeu, conclut-il, c’est "la viabilité de Schengen".

La Convention de Dublin est déjà caduque puisque ce n’est plus le pays de premier passage qui enregistre les entrées de migrants irréguliers. Les capacités d’hébergement et de bienveillance des pays d’accueil ont été fortement mises à mal par les flux de l’année 2015. Les problèmes d’emploi de ces réfugiés n’ont trouvé aucune solution même si des formations qualifiantes sont en cours. La lutte contre les fraudes à l’identité et les maffias de passeurs a été si peu efficace que le nombre d’actes délictueux n’a fait que progresser. Les soupçons d’infiltration de terroristes parmi les candidats à la migration ont été confirmés par des attentats et des arrestations. L’opinion publique européenne est aujourd’hui largement hostile à l’accueil de nouveaux migrants. Les dirigeants européens ont beau multiplier les réunions, l’absence de résultats concrets et immédiats porte un coup décisif à leur crédibilité.

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