"Cargos fantômes" : les véritables causes

Les medias y compris Planet.fr dans son article du 3 janvier ont largement commenté l’odyssée récente des deux "cargos fantômes", le Blue Sky, bateau sous pavillon moldave, appartenant à un syrien et piloté par Sarkas Rani, syrien réfugié au Liban, et l’Ezadeen battant pavillon sierra-léonais  qui ont débarqué respectivement 800 et 359 passagers clandestins sur les côtes italiennes à Gallipoli dans les Pouilles et à Corigliano en Calabre. Derrière l’aspect émotionnel de ces drames, il est plus difficile de comprendre les véritables causes du changement de tactique des passeurs et beaucoup ferment les yeux sur les conséquences de cet afflux.

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Pourquoi les passeurs affrètent-ils aujourd’hui de gros bateaux et non plus des barques surchargées ?

Aujourd’hui les côtes libyennes, et celles d’une partie de la Syrie, de la Turquie et du Nord de Chypre ne sont plus contrôlées. La Libye est une zone chaotique de combats entre forces loyalistes et islamistes depuis la mort du dictateur Khadafi dont le président tchadien Idriss Déby n’a pas hésité à attribuer la responsabilité totale à l’OTAN lors de la clôture du Forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique en décembre 2014. L’Etat syrien ne contrôle qu’une partie de son territoire. La Turquie qui laisse passer le matériel militaire destinée à Daesh souhaite se débarrasser des trop nombreux candidats à la migration qui ont rejoint son territoire et ferme les yeux sur les départs de gros bateaux. La République turque de Chypre du Nord est un Etat de non-droit.

Parallèlement les candidats à la migration vers l’Europe se comptent aujourd’hui par dizaines de milliers et leur intérêt – gagner en toute sécurité les côtes européennes - se confond avec celui des passeurs. Ceux-ci ont donc tout avantage à entasser un maximum de gens dans des bateaux susceptibles d’effectuer de longs trajets pour diminuer les frais et les risques. De détaillants, ils sont devenus grossistes. Ils achètent donc pour environ 200.000 euros des cargos rouillés et incommodes mais encore en état de marche.  Si l’on compte entre 2.000 et 6.000 euros le passage en fonction de la taille de la famille concernée, 500 passagers représentent pour les passeurs un bénéfice de plus de 2 millions qui permet largement d’amortir les frais et d’agrandir leur flotte.

Pourquoi les équipages abandonnent-ils le navire, moteur bloqué, dès qu’ils sont dans les eaux territoriales européennes ?

Il faut pour comprendre cette tactique réviser un peu son histoire. En octobre 2013, suite au drame de Lampedusa,  l’Italie lance l’opération Mare Nostrum qui a pour principal objectif de porter secours aux clandestins en détresse dans toute la Méditerranée. Cette opération a mobilisé 32 navires, épaulés par des avions, des sous-marins, des hélicoptères, soit au total plus de 800 personnes par jour et a permis de sauver 150.000 passagers en détresse sur les quelques 400.000 à 600.000 qui ont tenté l’aventure même si 3400 disparitions ont été comptabilisés. Elle a été abandonnée en octobre 2014 parce qu’elle coûtait cher aux contribuables italiens (plus de 120 millions d’euros) alors que l’Union Européenne n’accordait  qu’une aide minime, et parce que de nombreuses voix s’étaient élevées en Italie et ailleurs pour signaler qu’en sécurisant la Méditerranée on encourageait l’immigration clandestine et on permettait aux maffias de passeurs de se développer. De fait, selon diverses estimations, l’Union Européenne aurait accueilli 700.000 clandestins en 2014 contre une moyenne de 500.000 les années précédentes.

Mare Nostrum  a été remplacée depuis novembre 2014 par l’opération Triton qui se déroule sous les auspices de l’Union Européenne avec comme opérateur principal l’agence Frontex. Même si de nombreuses victimes sont sauvées, l’objectif avéré de cette opération est différent : le contrôle des frontières et la lutte contre les passeurs. C’est pourquoi Frontex opère principalement près des côtes européennes et non sur toute la Méditerranée.

La conséquence est double. D’une part les passeurs doivent acheminer leur cargaison tout près des côtes pour permettre aux migrants d’être débarqués et recueillis, ce qui les oblige à affréter de gros bateaux capables de faire de longs trajets. D’autre part, ils doivent dès qu’ils sont en vue des côtes abandonner le navire en bloquant les moteurs pour forcer les garde-côtes à intervenir avant que le bateau ne se fracasse contre les rochers. Ou bien essayer de se dissimuler parmi la masse des passagers pour ne pas être repérés et arrêtés. Ce qui s’est effectivement produit dans les cas précités. La perte du navire n’est pas une charge pour eux puisque l’achat a été largement amorti. Ces cargos ne sont destinés qu’à un seul voyage.

Qui sont  ces migrants et que deviennent-ils ?

Les quelques décomptes disponibles et les témoignages recueillis montrent qu’on est en face d’une migration politique composée majoritairement de Syriens et de Kurdes même si on compte aussi des ressortissants de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique subsaharienne francophone venus les rejoindre pour des raisons économiques, sociales ou médicales.

Ils fuient avec leurs femmes et leurs enfants des pays en guerre en espérant trouver asile dans l’Union Européenne, obtenir le statut de réfugié, reprendre une vie normale, trouver du travail ou poursuivre leurs études et permettre à leur famille d’être soignés et logés  et d’obtenir dans certains cas la nationalité du pays d’accueil. Nous ne disposons pas encore des statistiques sur 2014.  En 2013, 26.000 demandeurs d’asile avaient demandé à bénéficier du statut de réfugié en Italie, 125.000 en Allemagne, 65.000 en France et 55.000 en Suède, d’autres dans les autres pays d’Europe et notamment au Royaume-Uni.

Théoriquement le demandeur d’asile doit faire sa demande dans le pays de l’espace Schengen où il arrive, donc essentiellement l’Italie.  Mais les autorités italiennes débordées par l’afflux ont choisi de fermer les yeux sur ceux qui partent dans d’autres pays plus accueillants. L’Allemagne où la diaspora turque et kurde est importante offre de nombreuses opportunités d’emploi. La France possède un système médical et universitaire performant, les  demandeurs d’asile sont nourris, logés et soignés pendant 600 jours (durée moyenne de la procédure recours compris) et les déboutés pour la plupart ne sont pas réellement expulsés mais en général régularisés au bout de plusieurs années. La Suède dispose  aujourd’hui de la législation sociale la plus favorable pour ces migrants.

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Comment les ressortissants des pays européens réagissent-ils à cet afflux ? Et quelles peuvent en être les conséquences ?

Au-delà de la compassion pour le drame de ces réfugiés, l’intégration de ces populations n’est pas toujours facile et les autochtones s’alarment de son coût et des avantages dont bénéficient ces nouveaux arrivants par rapport à eux notamment en matière de prestations médicales gratuites et d’aide au logement.  Des manifestations islamophobes se sont récemment produites en Allemagne et en Suède qui visaient en fait les immigrés bien qu’ils ne soient pas tous musulmans. Une xénophobie se réveille ou se développe dans toute l’Europe y compris en France, alimentée par la crainte de la montée ou de l’importation d’un islam radical porteur de valeurs jugées incompatibles avec la démocratie et susceptible de causer des troubles dans le pays d’accueil.

Les gouvernements de ces pays , désemparés par l’ampleur de ces migrations qu’ils n’avaient pas prévues mais que leur politique d’intervention en Libye et de non-intervention au début du conflit en Syrie explique en partie, affichent haut et fort leur volonté de contenir l’immigration irrégulière mais n’ont pas les moyens de leur politique ni même parfois la volonté de l’appliquer dans toute sa rigueur. Les réponses au cas par cas données à ces migrants sous-estiment l’aspect collectif du problème d’autant plus que l’Union Européenne, comme nous l’avons montré, n’a pas de véritable politique d’immigration commune.

L'arrivée dans les pays concernés de ces vagues de migrants irréguliers dont les migrations par mer ne constituent qu’une partie, et qui s’ajoutent à celles des migrants réguliers,  peut déstabiliser la cohésion nationale, et plomber les comptes du pays d’accueil. A court terme on voit mal comment  cet afflux sera contenu et  il est fort à parier que ce problème sera un enjeu majeur des prochaines échéances électorales.

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