Afrique : le co-développement ne freine pas l'immigration, il l'accélère

Vendredi 2 février 2018, Emmanuel Macron qui a co-présidé avec son homologue sénégalais Macky Sall la conférence de financement du Partenariat Mondial pour l’Education a annoncé la multiplication par 10 de la contribution française qui atteindra 250 millions d’euros pour la période 2018-2020. Derrière la priorité pour l’éducation, c’est la lutte contre la misère, le terrorisme et l’immigration qui est en jeu comme le souligne Le  Figaro du même jour. Sauf qu’en Afrique, le co-développement ne freine pas la migration, il l’accélère. La preuve.

Macron droit dans ses bottes

La position du Président est connue. Il l’avait exprimée avant son élection dans un entretien du 2 mars 2017 avec Geneviève Jacques, présidente de la CIMADE, publié par le magazine Réforme : "Cette politique de co-développement nous permettra de faire réussir leurs classes moyennes, tout en leur faisant accepter le retour de leurs migrants qui n’ont pas de raison légitime de rester chez nous".

Le co-développement comme frein à la migration économique, la réussite des classes moyennes dans l’Afrique francophone. Deux idées généreuses …et fausses.

Des chiffres qui plombent les beaux discours

De 2014 à 2017, le nombre de premiers titres de séjour délivré par la France est passé de 210.942 à 262.000 (+ 24%), preuve de la croissance de l’immigration légale dans laquelle les Africains tiennent une place prépondérante.

L’immigration irrégulière suit également une courbe exponentielle. Comme le souligne le magazine Le Point du 1er février dont la une titre "Le siècle de l’Afrique", depuis 2007, 2 millions d’Africains ont traversé la Méditerranée pour gagner l’Europe et 40% des demandeurs d’asile aux Etats-Unis sont d’origine africaine. Cette immigration, amplifiée par les vagues de 2015-2017  est aujourd’hui majoritairement de nature économique, même si les Erythréens et Soudanais ont aussi des raisons politiques ou religieuses de fuir leur pays. Or chaque année, selon la Banque Mondiale, l’Afrique subsaharienne reçoit plus de 200 milliards de dollars dont près de 30% d’aide internationale et autant de transferts de fonds opérés par les diasporas.  Une contribution en augmentation constante. Et pourtant, plus le continent africain est aidé, plus les migrations s’amplifient. Cherchez l’erreur.

L’explication du paradoxe

Ce ne sont pas, sauf chez des très jeunes sans espoir ni ressources, les plus pauvres qui constituent l’émigration de masse. Comme nous l’avons démontré, pour optimiser son aventure, le migrant  doit disposer de trois capitaux :

. un capital professionnel pour  "vendre" ses compétences, sa capacité créative ou  sa force de travail ;

. un capital financier pour payer son passage notamment clandestin, survivre dans le pays d’accueil et commencer à rembourser ceux qui lui ont permis de partir ;

. un capital relationnel pour faciliter ses démarches, obtenir des papiers, trouver un emploi, des aides, un logement…  

Or l’aide au développement contribue, notamment par l’éducation, à l’augmentation des compétences des Africains,  créant des diplômés chômeurs qui n’ont comme ressource que de s’expatrier ; elle apporte des ressources financières  qui augmentent le pécule des candidats à la migration ; et dans le dialogue qui se noue entre  pays donateurs et pays bénéficiaires, elle facilite les contacts des migrants avec leur diaspora.  

Ajoutons que celui qui retourne au pays, soit définitivement soit pour ses vacances, ne rentre pas les mains vides et encore moins menottées.  Il s’est souvent "saigné" pour apporter les cadeaux qui vont témoigner de sa réussite et faire des émules parmi ses jeunes compatriotes.

La dure vie des préjugés

Les afro-optimistes d’hier sont devenus afro-réalistes. Serge Michaïlof qui avait dirigé en 1993, La France et l’Afrique (Karthala) sous-titré "vade mecum pour un nouveau voyage" vient de publier Africanistan chez Fayard. Un titre sans ambiguïté. Stephen Smith, spécialiste reconnu de l’Afrique qui vit  aux Etats-Unis, loin du politiquement correct des medias mainstream français, publie aujourd’hui La ruée vers l’Europe (Grasset) avec des idées qu’il récusait il y a vingt ans, dans ses articles du Monde. Il précise "Ce sont les forces vives qui s’en vont…Le migrant est un défaitiste qui ne croit pas au concept de l’Afrique qui gagne". Faut-il désespérer d’un continent africain qui, en raison de l’explosion démographique, ne donnerait à ses enfants que le choix entre la misère et l’exil ?

Supprimer l’aide  ou la repenser ?

Les zélateurs du co-développement soulignent que, sans cette aide, les migrations seraient encore plus nombreuses. Plus facile à dire qu’à démontrer. La plupart des experts pensent que l’aide à l’Afrique agit comme un palliatif, un moyen de survie et non comme un investissement. Avec des exceptions sur le plan local où le village aidé construit son école, sa mosquée, ses puits, développe son artisanat ou met en valeur ses terres comme dans la région des Kayes au Mali. Mais  la migration qui était autrefois une noria, avec un nouveau départ à chaque retour,  a tendance à devenir aujourd’hui définitive. Pour nombre d’institutions internationales, les investissements en Afrique doivent se recentrer sur les classes moyennes.

Le mythe des classes moyennes africaines  

A la différence de la Banque Mondiale pour laquelle les individus de la classe moyenne ont un revenu par jour de 12 à 15 dollars, la Banque Africaine de Développement a élargi le spectre à une classe moyenne africaine de 327 millions de personnes gagnant entre 2 à 20 dollars par jour, une locomotive qui "tirerait" le développement de l’Afrique. Un groupe composite qui agglomère la "upper middle class" (10 à 20 dollars), la "lower middle class" (4 à 10 dollars) et la "floating class" (2 à 4 dollars). Comment croire qu’avec 4 dollars, une somme tout juste nécessaire pour subvenir aux besoins de base, un Africain ait les moyens et le goût d’investir pour le développement de son pays ?

Les indicateurs tels que l’augmentation du PIB dans les pays africains sont à manier avec une extrême précaution. D’une part ils n’intègrent pas l’économie informelle qui permet à une grande partie d’Africains de subsister, d’autre part cette croissance, très inégalement répartie, profite surtout aux plus riches qui investissent souvent ailleurs que dans leur pays.

Le pire n’est pas toujours sûr

L’Afrique compte en 2017 1, 250 milliard d’habitants et, selon les experts, le nombre devrait doubler d’ici 2050. Avec plus d’un tiers de moins de 30 ans. On soulignera néanmoins que les prévisionnistes à long terme se sont presque toujours trompés. En octobre 1985, Jean Raspail, grand romancier  mais piètre démographe,  signait un numéro du Figaro-Magazine avec une "Une" de choc : une Marianne voilée et un titre apocalyptique : "Serons-nous encore Français dans 30 ans ?". Les trente ans sont passés et nous le sommes encore.

Personne ne peut prédire avec précision  quelle sera la population de l’Afrique en 2050, l’évolution du cours de ses matières premières, les chocs dus au dérèglement climatique, les modalités de sa gouvernance politique, l’influence d’un islamisme radical en pleine croissance, l‘importance de son émigration et la réaction des puissances occidentales… Un seul exemple : la transition démographique qui a touché le Maghreb se propagera-t-elle à l’Afrique subsaharienne ? Et à quel rythme ?  La logique linéaire des courbes n’est pas une vérité démographique. Encore moins géopolitique. L’évolution de Afrique peut faire mentir les statistiques. Ce serait sa revanche sur ceux qui prétendent définir son avenir en dehors d’elle.

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