Alors que Samsung vient tout juste de présenter sa smartwatch, la Galaxy Bear, Grégory Pons, éditeur de Business Montres & Joaillerie, ne cache pas ses inquiétudes pour l’avenir de l’industrie des montres traditionnelles. Découvrez comment il envisage l’évolution de ce marché.

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Planet : Selon vous, quelle catégorie d’amateurs les montres connectées vont-elles toucher ?Grégory Pons : "A l’instar des smartphones, les montres connectées devraient à terme toucher tout le monde, dans le monde entier. D’autant que la nouvelle génération de produits promet d’ores et déjà d’être très vite attirante. En plus de nouveaux standards, elle intégrera également des fonctions biométriques et de données personnelles (musiques, images, réseaux sociaux). La smartwatch tend ainsi  à s’imposer – au poignet des hommes comme des femmes – comme un véritable concentré de connexions au monde qui nous entoure. A notre époque, je vois mal quel genre d’humains pourrait y échapper, et surtout pas les collectionneurs de montres.

Planet : Pensez-vous que les collectionneurs pourraient en venir à rejeter les montres traditionnelles ?Grégory Pons : Non, je pense plutôt que leur rapport aux montres va changer. Ils ne cesseront pas de les collectionner mais ils en achèteront moins et moins souvent. Ils ne les porteront plus que pour des occasions ‘nobles’. Je pense que les montres connectées vont inéluctablement remplacer les montres traditionnelles au poignet, sauf dans certaines occasions bien précises : en soirée, en approche de séduction pour prouver son bon goût, pour le plaisir des yeux. On les portera un peu comme on accepte de rouler weekend dans une voiture de collection avec laquelle on ne va pas au travail en semaine. On vendra donc toujours de belles montres et la montre suisse ne mourra pas, mais ce ne seront plus les mêmes produits, ni les mêmes marques, ni les mêmes prix, ni les mêmes clients, ni les mêmes motivations d'achat. Ce qui va obliger les marques à reformater tout leur logiciel pour s'adapter à un nouvel écosystème de niche. Pas facile quand tout va bien. Encore moins facile quand ça tangue sur les marchés.

Planet : Les montres de luxe n’ont pas pris le virage des montres à quartz dans les années 1980. Après en avoir souffert, elles ont finalement réussi à remonter la pente. Le même schéma pourrait-il se reproduire avec l’arrivée du ‘connecté’ ?Grégory Pons : Comme toutes les activités économiques, les belles montres connaissent des cycles. Mais les crises surviennent généralement par la conjonction de plusieurs facteurs toxiques, jamais d'un seul. Ainsi la crise du quartz qui a failli tuer l’horlogerie suisse n’est pas uniquement le fait d’une défaite de cette horlogerie sur le marché américain (son principal client) sous les coups des Japonais de Seiko, mais également la conséquence d’un désordre monétaire international (franc suisse trop cher face à l’effondrement du dollar). En termes d’analogie historique, je pense que l’arrivée des montres connectées se rapproche davantage de celle de la montre-bracelet dans les années 1910-1920 et qui a conduit à l’effacement de la montre de poche.

Planet : Les horlogers de luxe vont-ils, à terme, devoir se mettre au ‘connecté’ ou bien, au contraire, ce sont les marques comme Samsung ou Apple qui vont décider de monter en gamme pour pénétrer l’univers du luxe ? Grégory Pons : Pour bien faire, les montres de luxe vont devoir accepter une mutation électronique partielle : on peut aujourd’hui, comme la marque Urwerk, avoir une intégrité mécanique absolue et des fonctions électroniques utiles.  De leur côté, les montres électroniques auront tout intérêt à ressembler à de vraies montres pour bien établir leur supériorité. J'ai rêvé d'une smartwatch Swatch + Apple, l'une apportant sa légitimité horlogère, l'autre sa légitimité nomade. C'était d’ailleurs l'intérêt des deux marques, et mêmes des deux mondes (tradition et high-tech). Mais les querelles d'égo ont été plus fortes et il semble bien qu'Apple souhaite polariser le marché autour de sa future iWatch. Nettement conçue comme un objet de luxe, celle-ci promet de reléguer les autres smartwatch dans le ‘mass market’ des produits de commodité. Ce n’en est que plus létal pour le marché de la montre de luxe qui ne pèse rien (6 millions de montres par an) face aux géants de l’électronique, lesquels devraient vendre entre 30 et 60 millions de montres connectées dès les deux premières années d’ouverture du marché.

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Planet : L’arrivée des montres connectées est-elle forcément toute noire pour les montres de luxe ?Grégory Pons : Non, heureusement. L’avantage des montres connectées c’est qu’elles vont apprendre le poignet aux nouvelles générations des non-porteurs de montres, notamment la génération Y. A partir de là, avec un marketing subtil et des idées originales, la montre suisse  a des chances de réussir sa mue…"
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