Pour ou contre le "market art"

Dans notre époque d’art postmoderne dont tant d’intellectuels et de critiques d’art reconnus ont dénoncé le "n’importe quoi", la "nullité", n’est-il pas paradoxal que des capitalistes pragmatiques et puissants décident d’investir des millions dans des œuvres d’artistes actuels ? Même s’ils sont habitués à prendre des risques, ils ne le feraient pas pour des œuvres dont ils s’accorderaient avec l’opinion publique à dénoncer la médiocrité. Les riches choisissent et gagnent.

Certes les riches ont les moyens de faire la promotion des artistes qu’ils ont choisis, en s’alliant avec des galeries en vue et en influençant des musées reconnus. Certes, ils ont les moyens de manipuler les cotes – du moins pendant quelque temps. Mais il existe une cohorte d’experts internationaux, hautement professionnels, qui sont constamment en quête d’artistes de talent, qu’ils sélectionnent parfois déjà dans les écoles de beaux-arts, dans des expositions de galeries marginales, et qui deviennent pour les puissants collectionneurs, pas toujours très disponibles, des conseillers recherchés.

Autrement dit, il existe actuellement deux milieux parallèlement assez étanches l’un à l’autre : d’une part celui des artistes marginaux innombrables, plein de conviction, et parfois de talent, dont on s’est plu, à tort bien souvent, à dénoncer la "nullité", et d’autre part un milieu très structuré et institutionnalisé de professionnels, qui ont la volonté et les moyens de faire  tourner le marché de l’art en sélectionnant les vedettes possibles du market art. Bien sûr, ils contrôlent le tuyau et les contenus, comme toute entreprise de médias. Nous observons donc dans le milieu de l’art actuel une étonnante opposition entre la "nullité" et  l’"excès". "Nullité" du milieu large de l’art dénoncé par Jean Gimpel, Jean Baudrillard, Yves Michaud, Jean Clair, etc., et un solide marché de l’art produisant savamment (avec des techniques sophistiquées de marketing) des génies aux cotes mirobolantes.

Si le phénomène est certes nouveau par l’ampleur de ce contraste, il n’est pas inédit. Bien des artistes aujourd’hui célébrés ont été déclarés "nuls" de leur vivant et laissés pour compte, tandis que le système académique bourgeois spéculait sur les artistes à la mode, souvent très riches, que l’histoire de l’art a souvent oubliés. Le cas des impressionnistes est assez connu. Le Salon des refusés, vous connaissez ? C’est à cette époque que l’on voit apparaître cette opposition entre deux milieux artistiques étanches entre eux que nous observons aujourd’hui. Et comme le temps social s’accélère avec l’âge du numérique, nous voyons dans le palmarès des artistes les plus chers que publie régulièrement Art Price constamment des noms nouveaux, dont les œuvres sont encore inconnues, même à beaucoup de professionnels. Le capitalisme consomme vite, il cannibalise la marchandise et les idées et se cannibalise lui-même. Il vit toujours dangereusement, que ce soit en bourse ou dans le marché de l’art. La spéculation est un jeu à haut risque. Il y a toujours ceux qui gagnent et ceux qui perdent, ceux qui sont instrumentalisés par les plus habiles et même les habiles peuvent y perdre aussi. Leur stratégie consiste à gagner au final beaucoup plus que ce qu’on a perdu.

"Les professionnels du market art changent l’art en argent et vice-versa"

Les professionnels du market art changent l’art en argent et vice-versa. Cette alchimie vaut mieux que celle de jadis qui prétendait transmuter le plomb en or. Et mis à part la volatilité inévitable des cotes boursières de plusieurs de nos artistes actuels, on lui doit aussi la reconnaissance publique de l’immense valeur des œuvres d’artistes méprisés de leur vivant, morts dans la misère comme Van Gogh ou Gauguin. Lorsque c’est Jean-Michel Basquiat, le marginal d’origine haïtienne de New York, mort dans la détresse à 30 ans qui est devenu dans les années 2010-2011 l’artiste le plus coté au monde, qui reprochera au market art de compenser la misère qu’a connu un artiste avant son "quinze secondes de gloire"...

Cette alchimie transforme le génie humain d’immenses créateurs que nous n’avions pas toujours su reconnaître de leur vivant en millions de dollars. Cette issue matérielle est-elle détestable, en comparaison de la gloire de Dieu et des puissants auquel on identifiait jadis l’art ? Disons que cette alchimie est beaucoup plus humaine, lucide et équitable.

Que ce soient de grands capitalistes qui en profitent est finalement secondaire, voire anecdotique par rapport à cette célébration contemporaine du mythe de l’art. Que ces grands capitalistes s’en servent de placement et les mettent dans des coffres-forts ou dans des ports francs, voire qu’ils s’en servent pour échapper au fisc ou pour le blanchiment d’argent demeure anecdotique en comparaison de cette reconnaissance incroyable de la valeur humaine de l’art. De toute façon, ils donneront finalement à des musées ces œuvres dans lesquelles ils ont investi tant d’argent, voire ils construiront des musées pour donner accès à tous à ces œuvres qu’ils ont eu le pouvoir d’acheter.

Que plusieurs mauvais artistes, mais plein de talent entrepreneurial s’inscrivent eux aussi au sommet de ce palmarès capitaliste demeure tout autant anecdotique. Ce sont les riches collectionneurs qui les ont achetés, ni vous, ni moi. Et la postérité saura faire ses choix. Quand nous reprochons aujourd’hui à de grands musées publics de dépenser l’argent des contribuables pour acheter des œuvres qui ne vaudront plus grand-chose dans un futur proche, nous oublions que ce genre d’erreur a toujours été monnaie courante par le passé. Les entrepôts de nos musées  ne regorgent-ils pas d’œuvres aujourd’hui jugées insignifiantes d’artistes très prisés et célébrés de leur vivant par les institutions et les collectionneurs ? Il faut ici faire la part inévitable des choses faute du recul que seul pourra donner le temps.