Le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre : une confusion générale et organisée entre esclavage et traites négrières

Le 10 mai 2015, journée commémorative de l’abolition de l’esclavage, François Hollande en visite aux Antilles a inauguré à Pointe-à-Pitre, entouré de nombreux ministres et de plusieurs chefs d’Etats étrangers, le Mémorial ACTe, centre caribéen d'expressions et de mémoire de la traite et de l'esclavage, un monument remarquable (et coûteux). Mais, loin de dissiper les confusions autour de l’histoire de l’esclavage et de la traite, cet événement largement médiatisé risque de les conforter.

Esclavage et traite négrière : deux concepts proches mais différents

L’esclavage identifie une situation où un homme (pas obligatoirement noir) est la propriété d’un autre homme (pas automatiquement blanc). Il existe depuis l’antiquité et se perpétue aujourd’hui sous des formes diverses.

La traite négrière désigne un commerce dans lequel on échange des marchandises contre des Noirs pour conduire ces derniers dans un autre territoire où on les vendra à des autochtones qui les utiliseront à leur profit. Elle postule en général l’esclavage alors que l’inverse n’est pas vrai.

Assimiler la traite négrière à l’esclavage c’est transformer un échange économique en condamnation morale et occulter les profits qu’en tirent les négociants qui les commanditent, les mandataires qui l’organisent et les chefs locaux qui la couvrent.

Les traites négrières arabo-musulmanes

Les traites dites arabo-musulmanes (ou arabo-islamiques) sont au nombre de trois.

La traite saharienne fonctionne du Xe au XIXe siècle et vise en priorité les femmes et les enfants. Les hommes sont tués et les captifs enchaînés subissent une longue marche à travers la mer de sable.

La traite égyptienne est attestée du début du XIIe siècle à la fin du XIXe siècle et concerne les jeunes filles recherchées par les potentats locaux et les enfants raflés et émasculés pour servir d’eunuques.  

La traite orientale se développe autour des grands lacs et dans la région de Zanzibar et s’attache principalement à capturer des hommes qu’on va revendre pour qu’ils travaillent dans les plantations. Elle aurait duré jusqu’en 1920.

Au total ces trois traites ont fait selon les historiens environ 11 millions de victimes.

La traite atlantique

C’est celle-ci qui est le principal objet du mémorial ACTe. Elle dure du XVe siècle jusqu’au début du XIXe siècle où elle est théoriquement déclarée illégale en Angleterre en 1807, en Espagne en 1821, en France en 1831 alors que l’esclavage n’est aboli qu’en 1848. Mais malgré les saisies de navires et la répression, elle se poursuit sous forme larvée jusque vers 1870.

Les estimations des victimes de la traite atlantique sont contradictoires et parfois surréalistes. La plupart des historiens s’accordent sur un chiffre d’environ 12 millions de victimes.

La traite domestique (ou intra-africaine)

Ses débuts sont controversés et son processus mal connu. Mais vers la fin du XIXe siècle, quand la traite atlantique est abolie et que la traite arabo-musulmane a perdu de son intensité, la totalité des personnes capturées restent sur place notamment en Afrique occidentale où elles occupent des fonctions domestiques. On estime le nombre de ces serviteurs-esclaves à environ 14 millions.

Des comparaisons occultées

Si la traite arabo-musulmane ne justifie nullement la traite atlantique, c’est la seconde pour laquelle on demande "repentance" et "réparations" alors que la première est parfois absente des ouvrages d’histoire ou des lieux de mémoire comme la Maison des Esclaves de Gorée et que la troisième est presque totalement occultée.

La loi Taubira adoptée par le Parlement français le 10 mai 2001 ne reconnaît d’ailleurs comme "crime contre l’humanité" que "la traite négrière transatlantique et l’esclavage".

Pourtant il ne manque pas d’intellectuels africains pour analyser et dénoncer "l’esclavage en terre d’islam" (Malek Chebel, 2007) ou la traite arabo-musulmane comme "le génocide voilé" (Tidiane N'Diaye, 2008). Et dans les ressources éducatives à disposition des enseignants, nombreuses sont les références aux autres traites.

Mais les Arabes n’en parlent pas ou très peu. Et, selon la formule de l’historien Marc Ferro, "quand il s’agit d’évoquer l’islam d’origine et les razzias des Arabes, la main de l’historien africain tremble un peu."

L’esclavage est-il vraiment aboli ?

Non seulement il a persisté officiellement jusqu’à ces dernières années notamment au Soudan et en Mauritanie, mais, comme l’a d’ailleurs dénoncé François Hollande, il existe des formes modernes d’esclavage : les enfants au travail dès leur plus jeune âge ou les enfants soldats, les jeunes filles raflées par Boko Haram, les migrants entassés dans des rafiots de fortune, ne sont-ils pas les victimes des négriers modernes ? Sans oublier dans nos sociétés occidentales plusieurs cas d’exploitation outrancière de domestiques, d’handicapés ou d’invalides, souvent d’origine étrangère, victimes de la rapacité de leurs compatriotes ou d’autochtones qui les ont "accueillis".

Voir en vidéo sur le même thème : François Hollande inaugure en Guadeloupe un grand mémorial sur l'esclavage

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