Passeurs en Méditerranée : le business le plus juteux de la planète

L’afflux des réfugiés venant des rivages sud et est de la Méditerranée a multiplié le nombre des passeurs. Combien sont-ils ? Comment sont-ils organisés ? Combien gagnent-ils ? Comment peuvent-ils opérer en toute impunité ? Retour sur une entreprise qui ne connaît pas la crise.  

Combien sont-ils ?

L’activité de passeurs  est très ancienne. On peut la faire remonter aux faux saulniers en France (contrebandiers du sel)  ou plus récemment à l’exode des réfugiés politiques lors de la guerre d’Espagne. Mais ce qui était une activité artisanale et parfois même militante est devenue depuis quarante ans avec l’expansion des flux migratoires un business organisé, impitoyable et rémunérateur.

Selon Europol,  ils seraient en septembre 2015,  30.000 à opérer dans le monde dont 3.000 en Méditerranée. Une estimation à la louche qui ne semble s’appuyer sur aucune statistique. Entre janvier et juillet 2015, les autorités allemandes ont arrêté 1785 passeurs présumés, venant majoritairement des pays traversés  (Hongrie, Roumanie, Serbie, Bulgarie) mais aussi des pays d’origine ou voisins (Syrie, Libye, Tunisie, Turquie). Sur toute l’année  2014, le chiffre était de 2 149.  Dans ces conditions, le nombre de passeurs et corrélativement des migrants  aurait dû drastiquement diminuer ce qui n’est pas du tout le cas. D’où trois explications possibles :

- Ou bien les pays gonflent le nombre de passeurs arrêtés pour montrer qu’ils mènent un véritable combat contre ce crime organisé.   - Ou bien, ce qui paraît avéré,  beaucoup de passeurs sont relâchés. De plus quand ce sont les migrants qui sont passeurs, ils s’évanouissent avec leur cargaison.  - Ou bien encore le stock de passeurs est en renouvellement perpétuel ce qui voudrait dire que la demande crée l’offre. Une hypothèse plausible confortée quand on sait ce que paie un migrant et ce que gagne un passeur.

Comment opèrent-ils ?

Nous avions dans Les Migrations pour les nuls, à partir des informations transmises par nos "correspondants" essayé de décrypter le mode opératoire de ces tour-opérateurs du crime.   

Au départ il y a partage des territoires  entre différentes mafias opérant sur le littoral sud qui mettent en place un réseau de correspondants tout au long de la route, récupèrent ou rachètent sur Internet des rafiots pourris, et utilisent le bouche à oreille ou les réseaux sociaux pour faire connaître qu’ils sont prêts à partir. Nous avions autrefois signalé  le réseau Afrique Subsaharienne-Libye qui passait par le Niger avec la complicité des autorités. Frontex a depuis  confirmé le bien-fondé de nos informations en identifiant le  réseau Erythrée-Soudan-Libye-Italie.

Après le rabattage, le paiement avant que les candidats ne partent. Auquel on ajoute des suppléments de plusieurs centaines d’euros  soit pendant la période où on les fait attendre (nourriture, hébergement, fourniture éventuelle de prostituées…)  soit au moment du départ  (faux papiers, place sur le pont supérieur, gilet de sauvetage…). Parfois le passeur n’embarque pas lui-même mais sous-traite le voyage à un migrant ayant quelques connaissances en navigation en échange d’un passage gratuit.

Plusieurs de ces barcasses n’atteindront pas l’Eldorado promis. N’importe ! Sachant que la marine italienne ou les équipes de Frontex sont prêtes à les secourir et à les conduire en Europe,  les passeurs les alertent par téléphone dès que le bateau est en mer assez loin pour éviter un retour forcé, en signalant le drame que représenterait un naufrage. Ce qui n’empêche pas la Méditerranée d’être devenue  le plus grand cimetière marin du monde.

Combien gagne un passeur ?

L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) estime que la traite des migrants par les deux grandes routes majeures, Afrique-Europe et Amérique du Sud- Amérique du Nord (Asie non comprise),  rapporte aux réseaux de passeurs plus de 7 milliards de dollars chaque année. Soit sur une base de 30.000 passeurs, plus de 230.000 dollars pour chacun (200.000 euros). Cette moyenne semble  sous-estimée pour le trafic en Méditerranée. Selon Frontex, la traite d’êtres humains serait plus profitable que celle des armes ou de la drogue. Europol vient d’arrêter en Grèce un réseau de 16 Roumains, Égyptiens et Pakistanais qui avaient gagné 7,5 millions en quelques mois en faisant venir des Syriens avec de faux papiers. Une autre approche serait de considérer qu’avec une moyenne de 5000 euros par migrants, un bateau chargé de 400 migrants génère une recette de 2 millions d’euros dont il faut retirer les frais.  

Combattre les passeurs : comment ?

Il y a unanimité sur l’objectif. Le combat contre ce trafic d’êtres humains qui condamne à la mort des candidats à l’exil représente "un immense défi pour tous les Etats membres, aussi bien sur le plan humanitaire que sur celui de la sécurité" (Union européenne) et l’ONUDC invite à "renforcer la coopération internationale face à cette forme de crime organisé transnational".

La première solution serait d’empêcher le départ, par exemple en contrôlant les communications téléphoniques et internet  et en intervenant avant. Encore faudrait-il comprendre les dialectes ou les codes utilisés pour signaler les dates et lieux d’embarquement ce contre quoi les polices internationales sont peu équipées, et être présent sur les lieux ce qui en Libye par exemple où il n’y a plus d’Etat, est impossible.   

La seconde serait d’arrêter les passeurs et de les empêcher de recommencer. On a vu que cela était à la fois insuffisant et inopérant.

La troisième serait de mener une action internationale près des ports de départ. C’est l’objet de l’opération Sofia en Méditerranée lancée par l’Union Européenne en juillet qui doit relayer l’opération Triton et se dérouler en deux phases : récolte des renseignements puis action militaire contre les bateaux de trafiquants au large des côtes libyennes. Sauf que la seconde phase ne semble pas avoir démarré.  

En vidéo sur le même thème :Interpol et Europol unies contre les passeurs