Coûts et bénéfices de l'immigration : un déni de réalité

Le Centre d’information et d’études sur les migrations internationales (CIEMI) a donné pour titre à la dernière session de formation qu’il organise en 2015 "Bénéfices et coûts de l’immigration : des calculs aussi impossibles qu’inutiles". Cette formulation abrupte qui raye d’un trait de plume 20 ans de recherches françaises et internationales sur cette question invite à s’interroger sur les objectifs de formation de cet organisme qui bénéficie d’importantes aides publiques.

Qu’est-ce que le CIEMI ?

Selon l’exposé des motifs concernant la subvention accordée en 2013 au CIEMI par la mairie de Paris, "le CIEMI mène une mission de sensibilisation par l’étude, la documentation et l’information sur les migrations internationales comme facteur de transformation et de recomposition du paysage social, culturel et religieux des sociétés nationales. Les activités du CIEMI peuvent être résumées en trois axes : un pôle de ressources documentaires spécialisées sur les migrations internationales, devenu l’un des plus importants en France (26.000 documents) ; la publication de revues et d’ouvrages sur les migrations et notamment le bimestriel scientifique Migrations Société ; des initiatives ponctuelles de sensibilisation : colloques, formations, séminaires, tables rondes, campagnes...". Le CIEMI figure également parmi les partenaires de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII).

Sa revue Migrations Société créée en 1989 vise une approche internationale des questions liées aux migrations et à leurs enjeux au XXIe siècle. Chaque numéro comporte un dossier sur un thème, des articles, une revue de presse et des notes de lecture ou bibliographiques. Elle s’est dotée d’un conseil scientifique et s’est associée à plusieurs centres étrangers qui lui servent de correspondants, à Rome, Bâle, Bruxelles, Londres et Madrid. Tirant à 1.000 exemplaires, elle est publiée avec le concours de la DAIC (Direction de l’accueil, de l’intégration et de la citoyenneté du ministère de l’Intérieur devenue en 2013 la DAAEN) du Centre national du livre, du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) et de la mairie de Paris.

Qui finance le CIEMI ?

En dehors des concours apportés à sa revue, le CIEMI bénéficie d’aides de l’Etat et des collectivités locales. Selon les informations recueillies, à partir du "jaune" budgétaire et des documents officiels, il aurait reçu en 2013, 65.000 euros du ministère de l’Intérieur au titre du programme 104 "Intégration et accès à la nationalité française". Des subventions plus importantes (85.000 euros) lui auraient été accordées les années précédentes, ce qui traduit une politique de guichet largement pratiquée dans le cadre des subventions aux associations. Cette même année 2013,  la mairie de Paris lui a voté une subvention de 13.000 euros au titre du chapitre 65 : "subventions aux associations au titre de l’intégration et des résidents non communautaires". Ces subventions ne sont probablement pas les seules. En 2014, Patrick Bloche, député socialiste du 11e arrondissement (7e circonscription)  où est domicilié le CIEMI et qui en était à l’époque le maire lui avait  accordé 5.000 euros sur sa réserve parlementaire. Le site du CIEMI (www.ciemi.org) étant actuellement inaccessible, nous ne connaissons pas le montant des ressources propres du CIEMI ni leur part dans son budget annuel.  

Le contexte de cette formation

Pour le CIEMI, cette séance s’inscrit dans une séquence de sept séances mensuelles dont la présentation ne laisse aucun doute sur les intentions. "Les migrations sont un business qui, le plus souvent, n’est pas l’apanage des migrants eux-mêmes, pourtant considérés par l’opinion publique comme en étant les premiers bénéficiaires. Or, les principaux bénéficiaires du business migratoire n’apparaissent que très rarement sur le devant de la scène, car les gains générés par l’importation de main-d’œuvre bon marché, par les voyages clandestins, par le système de contrôle des frontières (de plus en plus confié à des entreprises privées) et par les procédures d’éloignement des immigrés “ayant vocation à être expulsés” découlent de l’exploitation des inégalités sociales et juridiques entre les personnes."

Les migrants sont donc présentés comme de simples victimes du patronat,  des entreprises privées, des passeurs et des Etats qui les refoulent. Angélisme ?

Quand la recherche française s’est-elle centrée sur les coûts de l’immigration ?

Dans ce domaine, la France accuse un retard sur ses voisins anglo-saxons, allemands, canadiens ou scandinaves qui ont abordé ces aspects plus tôt et sans tabous. La première étude française date de mars 1997. Elle est due à Pierre Milloz, porte comme titre L’immigration sans haine ni mépris avec en sous-titre "les chiffres que l’on vous cache" et dans chaque haut de page "l’immigration une malchance pour la France". Publiée par les Editions Nationales avec une préface de Jean-Marie Le Pen, elle constitue à l’évidence un argumentaire pour les thèses du Front national. L'étude a été critiquée par moi-même dans mon livre Immigration, la fracture légale (Le Pré aux Clercs, février 1998) puis par Pierre-André Taguieff et Michèle Tribalat (Face au Front national : arguments pour une contre-offensive, La découverte, septembre 1998).

En 2002 le prix Nobel français d’économie Maurice Allais relance le débat avec sa célèbre formule : "Il faut mettre fin à l’inconscience totale qui a caractérisé jusqu’ici le politique d’immigration de la France" (Nouveaux combats pour l’Europe. 1995-2002 un aveuglement suicidaire. Pour une autre Europe, Clément Juglar, 2002). En 2004, suite à un colloque, sort un ouvrage collectif dirigé par Jacques Dupâquier et Yves-Marie Laulan Ces migrants qui changent la face de l’Europe (L’Harmattan et Institut de Géopolitique des Populations) largement consacré aux aspects économiques avec des contributions de chercheurs et universitaires reconnus : Jacques Bichot, Philippe Bourcier de Carbon, Sylvie Brunel, Gérard-François Dumont, André Lebon, Jean-Robert Pitte, Michèle Tribalat…

Depuis la recherche sur les coûts a pris son essor avec notamment les monographies de l’association Contribuables Associés ou les travaux de l’Université Lille III sous la direction de Xavier Chojnicki. Le débat s’est invité dans la sphère politique avec des polémiques lancées par le député UMP Claude Goasguen sur le coût de l’Aide médicale de l'Etat (AME) ou par le collectif "Cette France-là" animée par la députée PS Sandrine Mazetier sur celui des expulsions. Les magazines font aujourd’hui régulièrement leurs "unes" sur "le vrai coût de l’immigration" (L’Express 14/11/2012), "Immigration : l’enquête qui dérange" (Le Point 21/11/2013)  ou "L’immigration : ce qu’elle nous coûte, ce qu’elle pourrait nous rapporter" (Capital mars 2015) non sans des schématisations et des oublis qui dénaturent l’analyse.

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Les calculs sur les bénéfices et les coûts sont-ils impossibles ?

Impossibles, non. Contradictoires, oui. Seule l’équipe de Lille III conclut à un bénéfice annuel d’abord estimé en 2010 à 12 milliards d’euros (à partir des chiffres de 2005) puis ramené en 2012 à 3,9 milliards d’euros, compte non tenu de l’immigration irrégulière. Les autres études s’accordent sur un déficit. Pour François Gemenne, il se situe entre 4 et 10 milliards ; pour moi, il est de 8,9 milliards pour la balance dépenses/recettes. Pour l’OCDE, il correspond à 0,5% du PIB de la France soit un peu plus de 10 milliards. D’autres vont beaucoup plus loin. Le déficit serait de 71 milliards pour Gérard Pince, de 72 milliards pour Yves-Marie Laulan, deux chiffres proches des estimations avancées par Marine Le Pen (70 milliards). Pour André Posokhow, il atteindrait même 84 milliards si on y ajoute les intérêts annuels de la dette qui résultent de ce déficit.

Les calculs sur les bénéfices et les coûts sont-ils inutiles ?

Dans un contexte où les Français veulent savoir à quoi servent leurs impôts et où l’Etat s’échine à stabiliser sa dette et à trouver les moyens de réduire son déficit, le calcul des coûts de l’immigration est un élément du débat sociétal sur les migrations même si celui-ci ne peut se réduire à l’arithmétique des entrées et des sorties ni à l’équation entre les dépenses et les recettes. Occulter cette dimension ou en faire un sujet tabou en condamnant a priori toute recherche faite par des spécialistes aux compétences reconnues, c’est laisser le champ libre aux estimations à la louche et ouvrir un boulevard aux extrémismes.

La note du 26 mars 2015  du ministre de l’Intérieur souligne que l’immigration irrégulière a augmenté de 250% en janvier et février 2015 et donne des consignes fermes aux préfets pour contrôler les fraudes documentaires et les mariages de complaisance. C’est parce que la recherche française et internationale a essayé de faire un peu de lumière sur ces zones d’ombre qu’on peut parler aujourd’hui un peu plus sereinement des rapports entre immigration et économie. Les immigrés, leurs enfants et les Français qui vivent près d’eux ont tout à gagner à la diffusion d’une information franche, précise et loyale même si celle-ci est encore difficile à cerner.

Comment le CIEMI se justifie-t-il ?

Interrogé par nous, le directeur du CIEMI, Lucas Marin, après avoir crié au "procès d’intention" et affirmé  que la formation sera "comme d’habitude dispensée par des… universitaires connus et reconnus, choisis sur la base de leurs compétences" expose sa  conception de l’utilité. "D’un point de vue strictement logique, le critère de l’"utilité" ne se réfère pas à la rigueur ou à la compétence d’un travail. Il relève d’un autre ordre d’idées…. Les migrations ne sont pas un terrain anodin, un objet d’étude éthiquement neutre : il existe toujours une répercussion "morale" ou "politique" des résultats des recherches. Il est important de savoir sur quel plan les calculs des coûts et des bénéfices de l’immigration sont "utiles". L’écart entre nos positions sera plus ou moins grand en fonction de la manière dont vous envisagez la question."

Pour ne pas conclure

S’il existe à l’évidence des risques d’interprétation voire d’instrumentalisation politique des travaux scientifiques, rien ne justifie le fait de les considérer comme quantité négligeable. Le CIEMI professe que son objectif est toujours "d’apporter une meilleure connaissance sur les phénomènes migratoires." Le but poursuivi dans cette séance sur les coûts et les bénéfices se situe exactement à l’inverse. On n’informe pas, on évacue l’information. On ne fait pas de la formation mais du formatage.

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